EN COMPÉTITION – Neuf ans après leur dernier film, Holy Camp !, les réalisateurs Javier Ambrossi et Javier Calvo (surnommés Los Javis) reviennent avec un très beau film en Compétition. Fresque de 2h35, le film propose un voyage à travers les époques, et explore les enjeux propres à l’homosexualité, à l’identité et à l’héritage, dans une Espagne en pleine guerre civile.
On attendait ce film dans la sélection de cette 79e édition. Un film à spectacle, incarné, qui résonne encore quelques heures après la séance. Avec La bola negra, les réalisateurs espagnols livrent un long-métrage qui coche presque toutes les cases. Et qui leur aura valu une standing ovation de vingt minutes – la plus longue du Festival.
Trois personnages, trois générations, trois époques (1932, 1937 et 2017). Au cœur de ce récit, un manuscrit inachevé. Celui de Federico García Lorca, auteur homosexuel espagnol, exécuté par l’armée fasciste en 1936. Le film s’inspire également de la pièce de théâtre La piedra oscura, qui imagine les amours de Lorca et Rafael Rodríguez Rapún, joueur de football.
Trois époques, un fil
Dans l’époque la plus proche de nous, en 2017, le film s’intéresse à Alberto (interprété par Carlos González), un jeune metteur en scène qui questionne ses origines. Ce personnage sera la porte d’entrée vers les autres temporalités du récit. Alberto cherche à en apprend plus sur son grand-père. Et il essaie de comprendre comment ce dernier s’est retrouvé avec un manuscrit inachevé bien mystérieux.
En menant son enquête, Alberto découvre des secrets de famille depuis longtemps enterrés. Cette manière de raconter l’histoire fonctionne à merveille. La mise en scène de Los Javis est assez réfléchie pour que l’on ne se perde pas entre les époques. Le jury du 79e Festival de Cannes ne s’y est pas trompé, puisqu’il les a gratifiés du Prix de la Mise en Scène (ex-aequo avec Pawel Pawlikowski pour Fatherland).

En 1937, le personnage de Sebastián (premier rôle au cinéma pour Guitarricadelafuente), soldat sous les ordres du régime fasciste, s’éprend d’un militant communiste (Miguel Bernardeau, révélation par rapport à son rôle dans la série Netflix Élite). Leur arc narratif solide suffit à tenir en haleine le·la spectateur·ice pendant toute la durée du film. Et il se trouve bien servi par les interprétations justes et sincères des deux jeunes acteurs. Une histoire d’amour interdite, dont on a du mal à apercevoir une issue positive, mais qui donne tout son sens aux deux autres récits du film.
Les scènes filmées en 1932 appartiennent à la fiction dans la fiction. Elles s’inspirent directement du manuscrit inachevé donnant son titre au film. Là, à cause de son homosexualité, Carlos (Milo Quifes) se voit refuser l’adhésion au club d’un prestigieux casino. Cette histoire dans l’histoire donne lieu aux plus beaux plans du films, avec des contrastes de couleurs saisissants et un onirisme constant, qui brouille la frontière entre fiction et réalité. Certaines scènes donnent lieu à des compositions quasi picturales.
Quête de soi
Les réalisateurs brossent le portrait de trois hommes, séparés par le temps mais rassemblés par un lien précieux. S’ils n’interagissent jamais entre eux, le tour de force du film réside dans un scénario clair qui relie petit à petit ces trois personnages,. Ce tissage donne lieu a un final grandiose et émouvant où le passé rencontre le présent.
Dans La bola negra, les relations amoureuses sont puissantes mais discrètes, voire absentes pour certains personnages. Mais ces amours sont tendres, fruits de passions nouvelles entre des jeunes hommes qui doivent grandir trop vite. Pièce de théâtre, lettre trop vite rédigée… l’amour se révèle alors entièrement dans des gestes posthumes.
Chaque personnage, grâce à ses rencontres avec les autres, se découvre et apprend à se connaître et à s’aimer. Un exercice difficile, notamment dans une Espagne en guerre où l’homosexualité n’a pas sa place. La guerre y est omniprésente, et ne quitte pas le film. Qu’il soit concret ou suggéré, le conflit occupe une grande partie de l’histoire de La bola negra. Les personnages voient la mort, lui font face. Et la censure, elle, flotte dans l’air.
Une réserve, cependant, concernant l’esthétisation des corps des soldats fascistes. Dans l’une des premières séquences du film, un travelling vient balayer les corps des marins nationalistes dans un geste dont la portée éthique interroge. Dans cette grande fresque, l’amour et le désir semblent tout emporter, même la capacité de discernement d’un·e spectateur·ice peu au fait des tenants et aboutissants de la guerre civile espagnole. Républicains, phalangistes, ou carlistes, difficile d’y voir clair.

Un bouquet très bien garni
Cependant, la réussite du film tient justement à ce grand mélange. Notamment celui qui concerne les genres. La bola negra passe ainsi par le drame, la comédie musicale, et le film de guerre. Un mélange aussi présent dans la tonalité des discours, où une blague sur Grindr se glisse au milieu des préoccupations militaires.
Le mystère qui gravite autour du manuscrit inachevé est une porte ouverte à de nombreuses discussions autour de l’héritage, de l’identité, et de l’homosexualité. Glenn Close campe une historienne américaine qui délivre un monologue intéressant sur la censure des auteurs homosexuels espagnols pendant la guerre. Des thèmes riches et denses, à l’origine de dialogues bien écrits qui constituent un pont entre tous ces personnages.
La bola negra est un film qui déborde de générosité, et propose avec ses personnages des récits puissants. La musique, composée par Raül Refree, est un bel exemple ce cette générosité. L’introduction musicale au début du film est d’ailleurs l’une des plus belles scènes d’ouverture de la compétition. Un retour plus que réussi pour le duo de réalisateurs, qui brille tant par sa mise en scène que son scénario.
La bola negra, un film de Javier Ambrossi et Javier Calvo. Prochainement en salles.








