ACID – En suivant la transition de genre de son père et la reconstruction de sa famille suite à une perte, Tom Fontenille signe avec Cœur secret un documentaire émouvant sur le deuil, l’acceptation, et la nécessité de (re)faire famille.
Lilou a la soixantaine passée, et deux enfants, Tom et Manon, qui sont aujourd’hui grand·e·s. Sa femme, leur mère, est décédée récemment. Tom Fontenille décide alors de suivre son père avec sa caméra. Avec l’espoir que des conversations, intimes mais nécessaires, puissent résulter de cette approche.
Mais Lilou s’ouvre dans un premier temps sur un autre sujet : il lui arrive de se travestir – selon ses termes – en femme. Ce sont ses enfants qui ont fait cette découverte alors qu’iels cherchaient des vêtements à lui apporter lors d’un séjour à l’hôpital. Elle explique à son fils ne ressentir aucune émotion, et n’avoir aucune sensibilité. Sauf, peut-être, dans ce changement d’identité d’abord caché, bien qu’elle ait « essayé d’arrêter, pour [ses] enfants. »
De là, sur quatre années, s’entame une transition de genre, sous le regard d’un fils aussi cinéaste, qui documente son évolution.
Peu à peu, Lilou se dévoile et prend confiance pour exprimer cette identité longtemps interdite. Mais la transition physique ne fait pas tout. Être la femme que l’on a toujours été tout en acceptant de faire face aux responsabilités qui incombent à un parent : tout un programme. Car Lilou a toujours eu du mal à communiquer avec ses enfants, et à parler de ce qu’elle ressent. Des années de silences, de manquements – émotionnels, matériels, nous ne le saurons pas -, et d’évitements de certaines discussions qui pèsent lourd, notamment pour sa fille, Manon.
Retisser des liens
C’est cet enjeu que Tom Fontenille s’attache alors à développer. Plus que la transition de son père, le vrai sujet de son documentaire se trouve là, dans cette nécessité absolue de (re)faire famille, dans un moment de double deuil : celui de la mère, avec qui l’on « pouvait parler de choses intimes », et celui de la masculinité du père. Lilou fait d’ailleurs part de son souhait de faire de ce dernier un moment de fête et de joie.
Mais avant ça, il lui faudra faire face aux reproches formulés par une fille dont on perçoit toute la douleur et la colère d’un enfant n’ayant pas reçu l’amour que l’on lui doit. Dans l’une des séquences les plus marquantes de Cœur secret, Manon explose et détaille dans un quasi-monologue aux airs de règlement de comptes ce qu’elle reproche à Lilou. Elle met ainsi en lumière les imperfections et contradictions de chacun : le père, qui a du mal à comprendre ce que ses enfants attendent d’elle, et la dureté parfois égoïste de la fille.
Mais Tom Fontenille se tient à bonne distance, lui qui s’emploie à un exercice complexe : celui d’être à la fois réalisateur et partie. Il a l’intelligence de ne pas prendre parti entre la volonté de Lilou d’enfin vivre son identité désirée, et la colère de sa sœur de ne pas se sentir assez soutenue. Le cinéaste fait ressortir toute la complexité des relations humaines, et notamment familiales. Accepter de voir ses espoirs douchés, et abandonner certaines projections faites sur les autres, c’est toujours faire un sacrifice pour l’enfant. « Je fais ce que je peux », dit Lilou, comme pour se justifier. Parfois, c’est l’impasse, et les conflits ne trouvent pas toujours résolution.
Déplacer le regard
Et les rôles de s’inverser : ce sont Tom et sa sœur qui poussent leur père à s’ouvrir, endossant le rôle d’adultes responsables désireux de réparer des liens familiaux abîmés. Manon, particulièrement, reproche à Lilou de ne pas être assez présente pour elle, trop occupée qu’elle est à sa transition. ll est tout de même intéressant de noter que le regard de Lilou évolue au fur et à mesure du documentaire, influencé par le contexte électoral : les élections approchent et la perspective inquiétante d’un gouvernement d’extrême-droite bafouant les libertés s’invite dans les discussions. L’intime est, de fait, également politique. Le regard de Lilou se déplace alors, laissant apparaître une réflexion plus politisée de sa transidentité.
Traversé par de petites touches d’humour qui viennent alléger les moments plus lourds, Cœur secret est un très beau fragment de vie d’une femme dans l’acceptation d’elle-même. Il met en scène une trajectoire trans qui reste dans l’angle mort du cinéma, sur le tard et loin des centres urbains, de leurs milieux associatifs, et des codes de sociabilité associés. Mais Cœur secret est aussi le récit d’enfants tentant désespérément de retrouver un équilibre familial. Un premier long-métrage très touchant, habité de tendresse et de grâce.
Cœur secret, de Tom Fontenille. Prochainement en salle.








