LITTÉRATURE

« Une année à Paris » – Le goût de l’éclipse

© éditions du sous-sol

Une écrivaine est plongée dans un projet d’écriture sur l’autrice, Gertrude Stein. Dans la capitale, nous la suivons en compagnie de ses amies et des fantômes artistes ressurgis de l’effervescence du début du XXème siècle. Une année à Paris de Deborah Levy est un livre vif, lucide et farceur.

« Entre l’écriture de mon essai sur Gertrude Stein et le défilé de l’actualité, j’allais au marché acheter des pommes sucrées et croquantes venues de Normandie ». La narratrice, qui fleurit sa porte de mimosa, partage son quotidien parisien entre l’écriture de son livre et les entrevues avec ses amies, Eva et Fanny, renommées avec malice Eva V (pour ses cinq langues parlées) et Fanny III (pour ses trois amantes régulières). 

La romancière britannique Deborah Levy, voix majeure de la littérature contemporaine, revient avec un texte à la lisière entre essai, roman et autofiction. Une année à Paris, avec Gertrude Stein est une déambulation existentielle, esthétique et historique où l’incompréhension à sa place en littérature et le fantastique dans la vie. 

Au fil des pages, la narratrice nous dévoile la vie et l’œuvre de Gertrude Stein. Elle relève des passages de ses œuvres, lui rend visite sur sa tombe au cimetière du Père Lachaise, discute avec ses amies de ses prises de positions linguistiques, de ses amitiés avec des artistes du modernisme, de ses choix de vie. 

Gertrude & Alice

Gertrude Stein est née en 1874 aux États-Unis de parents juifs immigrés. Elle étudie la médecine et le développement du cerveau humain avant de cesser ses études pour rejoindre l’Europe. En 1904, elle s’installe avec son frère Léo, à Paris. Ensemble, ils côtoient le milieu artistique de l’époque et commencent à collectionner les œuvres de Picasso, Matisse, Cézanne, Braque et d’autres. Leur appartement devient un des salons de la modernité artistique. En 1907, elle rencontre celle qui sera sa compagne jusqu’à la fin de sa vie, Alice B. Tolkas. Durant les deux guerres, elles ne quittent pas la France. Leur positionnement pendant la Seconde Guerre est ambigu.

En prenant pour centre la vie de Gertrude Stein, la narratrice récolte les indices sur les êtres, les relations, les œuvres qui à l’orée du XXème siècle ont participé à une ou des nouvelles façons de faire de l’art, de penser la langue, le ballet, la peinture. « Que doit-on perdre pour devenir moderne ? » se demande-t-elle. Elle cartographie alors les flux de ce qu’elle nomme les « courants de conscience » de l’époque.

Gertrude Stein écrit des nouvelles, des poèmes, des romans, des essais et du théâtre. Ses phrases portent la répétition, laissent planer le sens caché et l’incompréhension. Son livre le plus connu, Autobiographie d’Alice Toklas, paraît en 1933. Dans un langage expérimental, elle parle d’elle à la troisième personne. Si l’autrice ne porte pas le corset, elle assume aussi d’avoir de l’appétit et de vivre son lesbianisme ouvertement. C’est une femme libre et indépendante.  

Elle était massive quand les femmes étaient censées être des miniatures, intellectuelle quand les femmes étaient censées être assujetties, queer quand elles étaient censées être hétérosexuelles.

Une année à Paris – Deborah Levy

Chat perdu

Parallèlement à l’intrigue du modernisme et de l’avant-garde, une seconde s’impose. Eva, dessinatrice de bande-dessinée, a perdu son chat. Elle a perdu le fil, le fil c’est le nom de son chat que ses amies renomment Bob.  Alors, les trois amies en plus de parler d’amour, de littérature et de raclette chaussent des frontales pour partir à la recherche du chat perdu. 

Deborah Levy use à plusieurs reprises de descriptions du quotidien qui prennent valeur de métaphores pour dire l’histoire et le passage du temps. Sa langue marche en rythme, de phrases en phrases, de siècle en siècle, d’amie en amie. On traverse son livre comme dans un songe sans vraiment distinguer le réel de l’imaginaire et sans que cela soit un écueil. Là n’est pas le sujet. Puis, tout à coup, le sens sourd par éclat au détour d’une page. Illumination. 

Une année à Paris est un livre superbe qui médite sur le temps, l’intime et l’esthétique. On retrouve le style propre à Deborah Levy dans une prose introspective et une écriture proche du fragmentaire. Un texte saisissant sur la liberté intellectuelle. 

Une année à Paris, avec Gertrude Stein de Deborah Levy, éditions du sous-sol, 21,50euros. 

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