CINÉMA

« Sorda » – Personne ne l’entend

Sorda © Condor Films

Dans Sorda, Eva Libertad propose une immersion radicale dans l’expérience d’une femme sourde qui devient mère. Elle donne à voir plus qu’à entendre, sans détour, les mécanismes d’exclusion ordinaire.

Ángela (Miriam Garlo) est sourde, et s’apprête à devenir mère, aux côtés de son compagnon, Héctor (Álvaro Cervantes). Mais son corps, son langage et son rapport au monde ne correspondent pas à la norme dominante. Dans ce film, les dialogues sont majoritairement signés, sans sur-explication ni pédagogie excessive. Le·a spectateur·ice doit s’ajuster, regarder autrement. Suivre les mains, les visages, les rythmes. Ce déplacement n’est pas un effet de style, c’est un geste politique. Il refuse de lisser l’expérience pour la rendre immédiatement accessible.

Un monde qui n’écoute pas

L’incarnation par Miriam Garlo, actrice sourde, et sœur de la réalisatrice, est centrale. Le film capte ses efforts constants pour suivre, comprendre, s’intégrer à des échanges qui ne sont pas pensés pour elle. Lire sur les lèvres, chercher un regard, interpréter une réaction : tout passe par une vigilance permanente. Cette charge invisible devient peu à peu tangible. Le monde autour d’elle ne ralentit pas. Il continue, avec ses automatismes et ses angles morts. C’est là que le film touche juste : dans cette accumulation de décalages qui produisent une mise à l’écart, souvent involontaire, mais réelle.

La question de la parentalité est alors abordée frontalement. Être mère implique déjà une forme de vulnérabilité. Ici, elle est redoublée. Son enfant sera-t-il sourd ou entendant ? Comment interagir avec lui quand une partie des signaux échappe ? Comment faire confiance à un environnement qui ne prend pas toujours en compte cette réalité ? Le film ne théorise pas ces enjeux, il les met en situation. Et c’est précisément ce qui leur donne du poids.

Sorda © Condor Films

La scène de l’accouchement en est le point culminant. Elle dure, elle insiste. La caméra reste fixée sur Ángela, au plus près de son corps. La péridurale surprend, les contractions s’enchaînent, la douleur circule. Héctor se tord et se plie, pour qu’Ángela puisse le voir constamment, car il signe les consignes des infirmières. Puis il est contraint de quitter la pièce. Et tout bascule. Ángela se retrouve seule face à une équipe médicale qui parle, ordonne, agit — sans que ces informations ne lui parviennent. Elle ne comprend plus ce qui se passe. Elle ne peut plus s’appuyer sur celui qui traduisait et faisait le lien.

Le·a spectateur·ice est placé·e dans cette même position : privé·e d’accès, contraint·e de regarder sans tout comprendre. La scène ne cherche pas à atténuer cette violence. Elle la maintient, jusqu’à l’inconfort. C’est ce qui la rend si éprouvante. L’accouchement devient ici non seulement une expérience physique, mais aussi une expérience d’isolement total.

Être deux, rester seule

La place d’Héctor introduit une dynamique plus ambivalente. Il est attentif et tendre, il s’adapte à Ángela. Mais cette présence se double d’une forme d’effacement. Il semble parfois en retrait, comme suspendu aux émotions d’Ángela, sans jamais réellement exister en-dehors d’elles. Ce positionnement peut interroger. Est-il le reflet d’un manque d’incarnation, ou le choix délibéré de centrer uniquement le récit sur l’expérience subjective d’Ángela ?

Toutefois, cette ambiguïté nourrit le film. Elle accentue le sentiment de solitude qui traverse le personnage. Même entourée, Ángela reste seule dans ce qu’elle vit. Le couple fonctionne, mais ne suffit pas à combler l’écart. Malgré des instants d’une grande douceur : dans leur cuisine, Héctor chante pour qu’elle puisse lire sur ses lèvres, tandis qu’elle se balance contre lui pour saisir le rythme de la musique qui joue en arrière-plan. Un moment suspendu, au cours duquel l’amour passe par l’invention d’un langage commun — fragile, mais profondément sincère.

Sorda © Condor Films

C’est dans les scènes d’observation que Sorda prend toute son ampleur. Ángela regarde les autres interagir sans que les échanges ne lui soient accessibles. Et le film ne vient pas compenser ce manque. Il ne traduit pas systématiquement. Le·a spectateur·ice se retrouve dans une position inhabituelle : il voit, mais ne capte pas tout. Il comprend des fragments, des intentions, des tensions, sans disposer de l’ensemble des clés.

Ne plus pouvoir détourner le regard

Ce choix produit une expérience précise. Il ne s’agit pas simplement de « montrer le point de vue » d’Ángela, mais de faire ressentir les limites de toute perception. Ce qui est donné à voir est clair, tangible. Mais une partie du réel échappe en permanence. Les conversations partielles, les gestes manqués, les regards non croisés construisent une frustration active. Le·a spectateur·ice doit combler, interpréter, accepter de ne pas tout maîtriser. C’est là que le film devient engageant : il ne se contente pas de représenter une situation, il en reproduit les effets.

La mise en scène joue d’un contraste permanent. Les espaces sont ouverts, la lumière souvent douce, solaire. Pourtant, un sentiment d’enfermement domine. Il ne vient pas du cadre, mais des interactions. Ce sont les autres — parfois les plus proches — qui produisent cet isolement, parfois sans en avoir conscience. Cette forme de validisme ordinaire traverse tout le film.

La fin ne vient pas résoudre ces tensions. Elle les laisse en suspens. La relation à l’enfant, au compagnon, au monde, reste fragile et incertaine. Ce refus de conclusion peut frustrer, ou apparaître comme une facilité narrative. Mais Eva Libertad fait le choix de ne pas proposer de trajectoire réparatrice, elle expose une réalité : celle d’un effort constant pour exister dans un environnement qui ne s’adapte pas. En refusant les effets démonstratifs, la cinéaste signe un film parfois inconfortable, mais nécessaire. Elle ne cherche pas à attendrir, mais insiste et met en lumière ce qui, trop souvent, reste invisible.

Sorda, un film de Eva Libertad. Sortie en salles le 29 avril 2026.

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