Pour son troisième long-métrage, la Catalane Carla Simón tire un film subtilement tragique de ses propres blessures. Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025, ce drame espagnol retrace l’héritage d’une génération sacrifiée par la crise du sida.
Comme dans Été 93, son deuxième long-métrage qui a reçu le prix du meilleur premier film à Berlin en 2017, la réalisatrice met en scène son expérience personnelle. Romería oscille entre 1983 et 2004, tantôt sur un voilier, tantôt dans une grande maison bourgeoise. Le film s’ouvre sur des images de la côte galicienne filmées avec une caméra bon marché. Puis, sur le pont d’un bateau, les cheveux au vent, la jeune Marina apparaît, comme engloutie par son énorme sac à dos de voyage. Afin d’obtenir un document d’état civil pour ses études supérieures, Marina, adoptée depuis l’enfance, doit renouer avec une partie de sa véritable famille. Guidée par le journal intime de sa mère décédée du sida à sa naissance, elle se rend sur la côte Atlantique et rencontre tout un pan de sa famille paternelle qu’elle ne connaît pas.
À travers le regard de la jeune femme, la réalisatrice livre ici un récit touchant sur les fissures profondes engendrées par les années sida. Un récit qu’illumine la présence magnétique de la jeune Llúcia Garcia dans le rôle principal.

Replonger dans l’album de famille
Romería dresse un portrait de famille hanté par les mémoires de sa réalisatrice. Et dans cette famille bourgeoise, la fausseté et les regards gênants rythment le quotidien depuis que Marina y a passé la porte. Le document d’état civil n’est qu’un prétexte pour la jeune femme, en quête d’une vérité plus profonde : la vie de ses parents. Les conversations faussement enjouées se mêlent aux silences embarrassants. Marina déterre les souvenirs de ses parents, tous deux atteints du sida, enfouis délibérément, les non-dits et les hontes… Au cours d’une conversation, la jeune femme apprend que son père n’est pas décédé en 1987, comme elle le croyait. À l’inverse, sa famille l’aurait gardé caché dans une petite pièce de la maison, jusqu’à sa mort, cinq ans plus tard, en 1992.
Le public est pris à partie par la réalisatrice, et se retrouve témoin du malaise qui plane dans cette famille. Lors d’une scène absurde, chaque petit enfant de la famille attend en file indienne afin de recevoir des billets de la part de leur grand-père, en échange d’une embrassade. Marina, qui désire entrer à la fac pour étudier le cinéma, reçoit alors une enveloppe débordante d’argent, comme pour acheter son silence et son départ. Elle abandonnera cette enveloppe sur leur perron, comme pour leur confirmer qu’elle ne fait pas partie de leur monde de fantaisie mensongère.
Romería est un film sur la mémoire, sur les moments familiaux que nous ne saisirons jamais complètement. […]

Une génération hantée par le sida
Romería est un film subtilement politique, qui ne veut pas forcément soigner les blessures, mais plutôt les comprendre. Dans les années 1980, l’héroïne et le sida frappent durement l’Espagne, et particulièrement les jeunes adultes issu·e·s des classes populaires. Cette génération sacrifiée est délaissée par les autorités, et en garde de lourdes cicatrices. Les parents de Marina étaient issus des classes populaires. Par la force du destin, ils se sont retrouvés en première ligne du trafic de drogue, et de la propagation du virus du VIH. Cette jeunesse, pourtant assoiffée de liberté, se retrouve emprisonnée par la crise qui traverse l’Espagne à cette époque. Parmi les pays d’Europe, l’Espagne présente, encore aujourd’hui, un taux de mortalité dû au sida particulièrement important.
Avec un film où la dimension sociale est en toile de fond, Carla Simón rend hommage à la jeunesse héritière de cette époque sombre. Grâce au journal de sa mère, Marina retrace la vie de ses parents à travers des sensations, à l’instar de celle du vent dans ses cheveux, sur un voilier qui traverse l’Atlantique. Au final, Marina replonge dans la vie de ses parents à travers la sienne, par une histoire d’amour douce et insouciante avec le jeune Nuno (Mitch). Au fur et à mesure que la jeune femme reconstruit l’histoire, les liens entre passé et présent deviennent de plus en plus flous, jusqu’à ce que la frontière entre le réel et le rêve n’existe plus.
Cette histoire vise à retrouver l’héritage d’une génération oubliée qui a subi les doubles conséquences de la dépendance à l’héroïne et de l’émergence d’un nouveau virus. C’est une partie de la mémoire historique de l’Espagne qui mérite d’être revisitée.
Romería, un film de Carla Simón (1h52, Ad Vitam), en salles le 8 avril 2026.








