Dans son manifeste L’exclusion culturelle, Victorien Bornéat retrace la genèse de la politique culturelle en France et formule des propositions concrètes pour rendre la culture accessible à tous.
Les classes populaires vont-elles spontanément au théâtre ? C’est à partir de cette interrogation que Victorien Bornéat, conseiller culturel en cabinet au sein d’une grande collectivité territoriale, dresse le bilan de 60 ans de politique culturelle en France, d’André Malraux à nos jours. Avec cet essai, il entend pointer du doigt l’échec de la démocratisation de la culture grâce à des exemples précis d’exclusion culturelle. En prenant à témoin le monde de la culture, il livre une réflexion programmatique sur les changements souhaitables pour une plus grande inclusivité et dénonce les attaques contre les arts formulées par l’extrême droite.
Dans l’introduction de votre manifeste, vous évoquez les récentes attaques de la droite et de l’extrême-droite contre les politiques culturelles publiques. Est-ce que c’est ce contexte politique qui vous a poussé à écrire votre livre ?
Oui, tout à fait. On remarque depuis plusieurs années qu’il y a une forme de dépriorisation et de modification de la place de la culture dans notre économie symbolique collective. Ces attaques prennent notamment la forme de suppression de subventions avec des coupes sèches. Ce sont ces attaques qui sont le point de départ du livre. Ce que je voulais souligner c’est que la suppression de subventions pour la culture est devenue un argument électoral. Il faut donc comprendre pourquoi il y a une érosion du soutien populaire autour du service public de la culture.
Dans votre livre, vous revenez sur l’histoire de la politique culturelle publique en évoquant la coexistence d’une culture dite légitime et une autre qui serait à l’inverse illégitime. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Quand André Malraux construit les premières maisons de la culture, il y a l’idée qu’il y aurait une attraction spontanée de la population vers les grands chefs-d’œuvre. En réalité, dès le départ, ce concept de grands chefs-d’œuvres de l’humanité exclut une partie de la culture comme les cultures locales ou les productions amateurs perçues, en creux, comme illégitimes. Aussi, avec André Malraux, il y a cette idée qu’une œuvre d’art produirait chez le spectateur un choc esthétique qui recrée une proximité naturelle entre l’homme et l’art. Or, pour appréhender une œuvre, il faut avoir des codes de perception qui permettent de la décrypter. Ces codes de la culture légitime, les classes populaires ne les ont pas.
Selon vous, il faut expliquer, contextualiser une œuvre d’art pour que celle-ci soit accessible au plus grand nombre. N’est-ce pas une manière d’infantiliser le public ?
Sur la question de l’appréhension de l’œuvre d’art, il faut garder en tête qu’une œuvre porte en elle un code à déchiffrer. Face à une peinture abstraite par exemple, si vous n’avez pas les codes, vous pouvez penser que c’est un gribouillage. Aujourd’hui, cette question de l’accès aux œuvres est encore éludée par certaines institutions culturelles. Dans les musées, des tableaux peuvent être exposés sans aucune explication, sans aucune médiation.
Vous dites que l’institution culturelle continue de produire des œuvres réservées à un public de fin connaisseurs en valorisant particulièrement la recherche esthétique pure. Comment comprendre ce choix ?
Pour une bonne partie du milieu artistique, la valeur artistique d’une œuvre d’art réside dans une recherche formelle et esthétique pure. Le problème c’est qu’à l’intérieur de ces esthétiques, il y a des codes qui rendent hermétiques certaines œuvres. On crée donc des œuvres pour des spécialistes voire même des œuvres indisponibles. C’est pour ça que la proposition forte du livre est d’essayer de déterminer d’autres critères d’évaluation publique d’une œuvre. Tout peut exister mais il faut créer une nouvelle hiérarchie. À qui donne-t-on le plus de moyens ? Qui veut-on mettre sur les grandes scènes ? Ce sont les questions qu’il faut se poser.
En disant que l’art n’est pas assez populaire, on pourrait penser que vous reprenez l’argument de l’extrême-droite qui attaque la culture car elle serait réservée à une élite. N’avez-vous pas peur de cette confusion ?
J’assume complètement l’idée que le service public de la culture doit avant tout bénéficier aux personnes qui en ont le plus besoin. L’objectif de la démocratisation culturelle était de reduire les inégalités culturelles. Le constat c’est qu’il reste des inégalités culturelles et qu’on se doit d’inventer d’autres solutions pour les réduire. Concernant l’élitisme, je pose la question différemment : est-ce que les classes populaires viennent spontanément au théâtre, à l’opéra ? Non et pour les faire venir, il faut un projet qui désarmorcerait la violence symbolique produite par l’institution et le sentiment d’exclusion culturelle. Si je suis pour toutes les experimentations esthétiques, il faut néanmoins qu’il y ait un renversement hiérarchique pour mettre en avant les grandes œuvres de qualité et populaires. Contrairement au Rassemblement National, pour moi l’art populaire ne correspond pas aux œuvres qui servent un projet identitaire, ni qui connaissent uniquement un grand succès public.
Vous appelez de vos vœux ce que vous nommez le nouveau populaire. De quoi s’agit- il ?
On est arrivés à un stade où il faut mener une politique du dépassement c’est-à-dire qu’il ne faut pas, d’un côté, enfermer les classes populaires dans la culture populaire et, de l’autre, les sommer d’adhérer à la culture légitime. Il faut ouvrir un nouvel espace artistique ouvert à toutes les cultures pour faire émerger une œuvre populaire.
On peut prendre l’exemple de la performance d’Aya Nakumara à la cérémonie d’ouverture des JO de Paris. Elle chante à la fois ses tubes et du Charles Aznavour accompagnée d’un orchestre militaire. Vous avez donc plusieurs cultures et plusieurs répertoires qui se mêlent et on voit que cette recherche d’hybridité fait tomber les frontières symboliques. Mieux, elle donne un rapport positif et populaire à l’altérité culturelle. On est dans un moment où l’extrême droite cherche à fermer l’horizon culturel des gens, à leur faire croire que la bonne culture ce serait celle qui est en bas de chez soi alors que précisément la culture publique doit permettre d’ouvrir les horizons et de les amener à côtoyer d’autres univers culturels.
Quelles lectures recommandez vous pour poursuivre les recherches autour de l’exclusion culturelle ?
Je recommande L’amour de l’art de Pierre Bourdieu, un livre qui évoque la nécessité d’avoir des codes pour percevoir les oeuvres d’art, et Quand l’art chasse le populaire : socio-histoire du théâtre en France depuis 1945 de Marjorie Glas qui montre comment le théâtre subventionné qui était un théâtre populaire est progressivement devenu un théâtre de spécialistes.
L’exclusion culturelle, de Victorien Bornéat, éditions du faubourg, 10 euros








