LITTÉRATURE

« Les Fruits rouges » – Écriture horizontale

© Odonchimeg Davaadorj

Qu’est-ce que l’expérience d’une fausse couche ? Les Fruits rouges d’Anna Meril est un livre puissant en ce qu’il pose des mots sur cette épreuve vécue par nombre de femmes, néanmoins quasi absente de la littérature. 

Rouge est la couleur. Grande est la douleur. La narratrice et Tom, son amoureux, désiraient un enfant mais la grossesse s’est soudainement interrompue. Tapie dans sa grotte, allongée dans son lit de draps blancs, elle laisse couler le sang et les mots. Elle n’appelle personne sauf de temps en temps sa sage-femme, Melinda. Elle reste seule et silencieuse étirant cette épreuve, égrenant les teintes du rose au rouge. D’abord rose, comme une petite tache dans la culotte puis rouge et marron, les doigts enfoncés dedans, et du noir comme des baies. Le sang recouvre peu à peu tout du sol au plafond. 

Quand la baignoire déborde, je regarde d’abord l’eau rose se répandre sur le carrelage, imbiber le tapis, puis j’ouvre lentement la bonde. Je voudrais que dure longtemps la transition entre ces deux états : habitée, puis quittée. (…) Injustice de la perte sans raison, sans explication, mais retour à ce calme bien connu, le calme de la peine, de l’épuisement qui efface tout. Je me tiens pile à l’endroit le plus étroit du sablier, là où le sable frotte contre le verre en s’écoulant, dans le présent qui fuit. 

Les Fruits rouges – Anna Meril

Autrice et enseignante, Anna Meril publie Les Fruits rouges aux éditions du Nouvel Attila. Face à l’innommable, elle avance quand même mot à mot dans l’obscurité de la perte. Elle use de termes parfois crus pour dire la réalité corporelle, les fluides, les sensations. Mais la perte n’est pas que physique, elle est aussi le deuil d’une abstraction que l’on a nourrie, chérie, inventée. C’est cette part invisible et secrète qui toujours lui donne envie d’écrire. 

Les manques en littérature

La réflexion sur le travail du texte est au centre du livre. La narratrice cherche à « nommer ce qui [la] pousse à écrire ». Elle dit l’écart fondamental qui la scinde. La coupure depuis laquelle elle trace les mots. La distance entre ce qu’elle veut dire et ce qu’elle peut dire. Un autre manque se révèle dans la deuxième partie du texte. Alors qu’elle tente de se remémorer des textes lus qui évoqueraient l’expérience de la fausse couche, rien ne vient. « La littérature, c’est là où j’ai tout appris, et l’amour et le sexe et tout. Et ma fausse couche n’existe pas dans ce monde-là  ». 

Alors, elle interroge l’absence criante de cette réalité en littérature. Elle décide d’enquêter. Elle cherche les noms de celles qui auraient écrit, même « en marge », même « pas très fort », sur leur perte commune. Peu à peu, des proximités entre autrices se dessinent. Elle découvre des passagères voisines d’une même exploration  : Sylvia Plath, Annie ErnauxAudre Lorde, Frida Kahlo, Marguerite Duras, Line Papin. 

J’ai découvert que beaucoup de femmes vivaient des grossesses comme la mienne, coupées, arrêtées, et que quelques-unes avaient écrit à ce sujet, l’avaient même représenté. Ces autrices, je les connaissais, mais pas comme ça. J’ai suivi mes traces rouges : je suis arrivée à elles.

Les Fruits rouges – Anna Meril

Pour ce livre, Anna Meril avance couchée. Elle défend une écriture à l’horizontale et, de cette position, semble naître quelque chose de neuf. Elle nie la verticalité, la binarité et la hiérarchie ; elle progresse en réseau et en rhizome. « J’écris couchée et cela change l’ordre des choses ». À travers cette expérience singulière, elle dit la condition humaine faite de perte, de deuil, de désir, de projection. Elle ne masque pas la plainte, elle assume l’élégie. S’autoriser à écrire la perte et la souffrance, ce n’est pas s’affliger mais dire une des expériences qui témoignent que l’on est en vie : « J’aime que la fausse couche soit proche de la fausse joie. Fausse joie ne dit pas que la joie était fausse, fausse joie dit que la joie était bien réelle puis que le réel l’a trahie. Une marche loupée dans un escalier qu’on dévale. »

Les Fruits rouges d’Anna Meril, éditions Le Nouvel Attila, 18euros. 

You may also like

More in LITTÉRATURE