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« La véritable histoire du test de Bechdel » – Chemin de traverse

© Alison Bechdel

La réalisatrice et essayiste Iris Brey s’intéresse au contexte qui entoure la création du fameux « test de Bechdel ». Elle trace ainsi l’histoire d’une invisibilisation dans le très court essai La véritable histoire du test de Bechdel.

Le test de Bechdel part d’une idée simple : pour réussir ce test, il faut qu’un film mette en scène deux personnages féminins, que ces deux personnages aient un nom et qu’elles parlent entre elles au moins une fois (d’autre chose que d’un homme). Cela semble si élémentaire, que la surprise est grande lorsque l’on se rend compte que la plupart des films échouent à remplir ces conditions. De Pulp Fiction aux neuf heures de film que comptent la trilogie du Seigneur des Anneaux, aucun ne passe ce fameux test. Comme le remarque Iris Brey : « L’objectif du test de Bechdel, […] n’est pas de juger de la qualité d’un film ni de mesurer son féminisme. C’est simplement un outil extrêmement efficace pour susciter une première prise de conscience quant à l’absence de personnages féminins sur nos écrans ».

Tout est parti d’une simple planche de BD. En 1985, Alison Bechdel publie la planche « The Rule » dans le cadre de sa série Dykes to Watch Out For (Gouines à suivre). Avant d’être réunie en deux recueils – publiés en France par les éditions Même pas mal -, cette série était éditée dans des fanzines féministes et queer. On y suit avec joie et malice le quotidien de Mo, Loïs, Sydney, Sparrow, Ginger, Clarice et d’autres lesbiennes pendant plus de vingt ans. Le test, fait quant à lui son apparition dans l’imaginaire mondial dès le début des années 2000. Iris Brey soulève alors deux énigmes : le test prend en notoriété vingt ans après sa publication initiale et la planche qui en parle provenait d’un tirage niche. La véritable histoire du test de Bechdel est le récit concis de son enquête et de ses réflexions.

Comment expliquer ce hiatus de vingt ans entre la publication de Dykes to Watch Out For et la réapparition du test, sorti de nulle part ? […] Comme la planche The Rule figure uniquement dans le tout premier recueil de Dykes To Watch Out For, cela signifie que, très probablement, les seules personnes qui disposent de cette planche et de ce premier recueil sont des lesbiennes américaines. On doit donc à ces inconnues, à ces dykes, la très probable conservation de la planche et la circulation initiale du concept de test qui s’y trouve formulé.

Iris Brey, La véritable histoire du test de Bechdel

(In)visibilisation

Sur cette planche reproduite en tête de ce petit essai, on retrouve la patte énergique et drôle d’Alison Bechdel. Deux amies lesbiennes, se baladent dans la rue en se demandant ce qu’elles vont aller voir au cinéma. Autour d’elles, des affiches de films tous plus virilistes les uns que les autres les narguent, placardés aux murs. Ici on trouve dans les cinémas des titres comme The Mercenary, The Barbarian ou The Vigilante, mettant en scène des hommes bodybuildés portant fièrement leurs armes (qu’il s’agisse d’un sabre, d’une mitraillette ou d’un pistolet) comme des prolongations phalliques. L’une d’elle énonce alors les trois conditions de base qu’elle souhaite qu’un film contienne pour aller le voir. C’est le fameux test. Penaudes, puisque seul le film Alien correspondait à ces critères, elles décident de manger du popcorn chez l’une d’elle sans rien regarder.

En six chapitres, Iris Brey dresse la genèse et les contours du test, de sa portée à ses limites. Elle interroge Alison Bechdel elle-même, qui est à la fois distante et étonnée par la longévité de ce qui n’était au départ qu’une blague dans une planche de BD à faible diffusion. Selon Iris Brey, le nœud derrière l’histoire du test réside dans l’invisibilisation de sa créatrice (qui emprunte elle-même l’idée à une amie, Liz Wallace) : le prénom d’Alison Bechdel a in fine disparu du nom du test, tout comme la source du test elle-même, issue d’une BD qui met en scène des lesbiennes. L’essai a le mérite de poser des questions politiques et esthétiques tout en remettant au centre sa créatrice.

J’ai voulu écrire ce livre sur le test de Bechdel, non pas pour valoriser le test, mais pour mettre en avant la gouine qui lui avait donné son nom, pour redonner un prénom à ce test et pour acclamer l’œuvre qui l’a fait émerger.

Iris Brey, La véritable histoire du test de Bechdel

La véritable histoire du test de Bechdel, entretiens entre Alison Bechdel et Iris Brey, éditions Denoël, 64 p., 8.00 €.

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