CINÉMA

« La Poupée » – Fabriquer une femme

La Poupée © Novoprod Cinéma
La Poupée © Novoprod Cinéma

La Poupée est le premier long-métrage de la réalisatrice Sophie Beaulieu. Elle explore les thèmes de la dépendance affective et des clichés de genre à travers le personnage de Rémi, accro à une poupée pour adulte.

Rémi (Vincent Macaigne), est un homme isolé, qui décide de vivre avec une poupée pour adulte. En désespoir de cause, il la nomme Audrey (interprétée par Zoé Marchal), s’invente une relation avec elle, et la décrit comme sa femme auprès de ses collègues. Et le voilà qui se trouve à raconter leurs weekends en parapente, ou leurs dîners en amoureux.

Ce point de départ permet à la réalisatrice de matérialiser un imaginaire issu d’une certaine masculinité. La poupée doit être grande, mince, belle et se taire. Mais lorsque celle-ci prend vie, le film bascule et vire presque au thriller. Alors même que son rêve devient réalité, le personnage de Rémi prend peur. La Poupée part ainsi de la question de la solitude émotionnelle et physique chez certains hommes, tout en la radicalisant, pour explorer la façon dont les hommes exercent leur domination sur les femmes, en passant par le contrôle et la possession de leurs corps.

Du fantasme à l’émancipation

La première partie du film se concentre sur le quotidien de Rémi : repas silencieux et monologues sans réponse avec sa poupée. Le cadre symétrique, mettant Rémi face à une poupée inerte et siliconée, contraste avec la non réciprocité de la relation, ce qui fait naître chez le·a spectateur·rice une forme de pitié. Ce sentiment de malaise est accentué par les mensonges de Rémi au travail. Le rythme de la mise en scène est important dans ce sens : le film fait des allers-retours entre les scènes domestiques, les dialogues de Rémi sans réponse, et le récit qu’il construit de toutes pièces et raconte à ses collègues. Cette mise en scène insiste sur le décalage entre fiction et réalité.

La réalisatrice joue avec les clichés de genre. Le cadre du film est bien l’entreprise pour laquelle Rémi travaille, normative, constituée uniquement d’hommes. Puis tout d’un coup, cet équilibre est rompu par l’arrivée d’une nouvelle collègue, Patricia (Cécile De France). Son personnage est presque politique puisqu’il se construit en opposition aux attentes et codes de féminité traditionnels. Rémi, lui, est représenté comme peureux et fragile, traits de caractères souvent accolés aux genre féminin. Patricia va lui apparaitre comme modèle par sa confiance en elle, son courage et sa tolérance.

Sophie Beaulieu interroge la façon dont une certaine féminité se trouve façonnée, à travers trois figures : Audrey, Patricia et Domi. Ces personnages féminins, complètement différents les uns des autres, vont permettre à Rémi d’évoluer au fur et à mesure du film. La réalisatrice installe plus précisément un jeu de miroir entre Patricia et Audrey. Audrey, qui incarne les clichés de beauté féminins, s’émancipe progressivement et passe d’objet à sujet. La photographie permet aussi de montrer l’évolution de son personnage. Au départ, les forts contrastes de couleurs et les plans assez symétriques lui donnent une présence irréelle. Sa taille y participe puisqu’elle est grande par rapport aux autres personnages. Plus tard, grâce à Domi, elle s’inscrit dans un espace partagé. Patricia, quant à elle, est d’emblée à côté de ce qui est attendu par la société.

La Poupée © Novoprod Cinéma

Un film ancré dans le quotidien 

Malgré ce point de départ fantastique, La Poupée s’inscrit dans un univers profondément réaliste. Sophie Beaulieu interroge aussi le quotidien d’une femme au foyer incarnée par Audrey qui n’était censée jamais le vivre. Plus le film avance et plus le·a spectateur·rice est face à un personnage qui « régresse » aux yeux des autres. Audrey prend de moins en moins soin d’elle, en lien avec un mal-être grandissant. La Poupée montre que le travail d’une femme au foyer est un travail à plein temps qui épuise. La mise en scène est intéressante puisque le·a spectateur·rice voit Rémi toute la journée inactif ou en train de jouer au babyfoot avec ses collègues quand sa femme travaille à la maison. Cela permet à la réalisatrice de montrer le déséquilibre au sein du couple.

La Poupée © Novoprod Cinéma

L’irruption fantastique qu’est la naissance de la poupée permet d’inscrire une situation irréelle dans un cadre quotidien, et donc d’interroger les systèmes de pensée de Rémi. Audrey remet en cause tout ce qui l’interpelle mettant les autres personnages face à leurs contradictions ou absurdités. Le personnage de Domi (Adèle Journeaux), la sœur de Rémi, est un personnage pivot du film. Elle inclut Audrey dans son cercle de femmes, lieu d’échanges féministes et de fêtes, ce qui marque un fort contraste avec son enfermement domestique. Domi agit comme une médiatrice, tentant de comprendre son frère dans ses travers tout en l’éduquant sur certains sujets.

Il est impossible de passer à côté du travail de la décoration et des costumes, qui renforce le lien entre fiction et réalité. Avant même de prendre vie, la poupée, en silicone, semble déjà exister dans un monde concret. Mais les décors et les accessoires participent aussi à brouiller les repères : ils ne situent pas clairement le film dans un quotidien identifiable. Les costumes prolongent ce décalage en ancrant les personnages dans le réel tout en soulignant le côté artificiel d’Audrey. Cela maintient une forme d’étrangeté à l’histoire.

Le film déplace progressivement son centre de gravité, il passe du regard de Rémi et de ses collègues aux regards des femmes du film : Audrey, Patricia et Domi, qui tentent, à leur manière, de déconstruire certaines normes de genre. Le film n’est jamais caricatural, il met en lumière à la fois le côté vulnérable de Rémi comme son côté sexiste, voire misogyne. Sa rencontre avec Patricia est déterminante, car elle lui montre une autre manière d’aimer. La réalisatrice, à travers La Poupée, propose une comédie romantique teintée de satire pour dénoncer certains schémas jamais remis en question, tant ils sont intériorisés.

La Poupée, un film de Sophie Beaulieu. Sortie en salles le 22 avril 2026.

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