CINÉMA

Cinéma du Réel 2026 : « Nuestra Tierra » – Lutte éternelle

© Meteore Films

Cette année, Lucrecia Martel ouvrait le bal du Cinéma du Réel avec Nuestra Tierra. Centré sur une communauté de natifs d’Argentine, et sur leur lutte pour préserver leurs terres, le film se perd pourtant dans un procès qui semble embarrasser une mise en scène volatile.

En 2009, Javier Chocobar, natif de la communauté Chuchagasta qui cherchait à protéger ses terres, est tué par trois Argentins latino-américains voulant installer une carrière dans un territoire qu’ils revendiquent administrativement. Deux autres natifs sont blessés. Nuestra Tierra montre que ce meurtre était inévitable. Il est le résultat d’années de laisser-faire de la part des administrations argentines, gangrénées par la corruption et un héritage colonial raciste.

Resté impuni durant des années, le procès des trois meurtriers s’est ouvert en 2018. Cet événement guide une large partie du film de Lucrecia Martel. Pourtant, s’il est d’une grande importance pendant la première heure du film, il semble peu à peu encombrer une narration qui se développe dans le temps et l’espace.

Narration enchaînée

À qui appartiennent les terres ? C’est cette question, à première vu secondaire dans un procès pour meurtre, qui devient l’un des grands enjeux de l’affaire entre la communauté Chuchagasta et les trois Argentins accusé du meurtre de Chocobar. Les natif·ve·s avaient-iels le droit de barrer le chemin de Darío Amín, propriétaire des terres selon l’administration régionale, et de l’empêcher de créer sa carrière ? Le meurtre passe alors au second plan. Et comment pourrait-il en être autrement ? En effet, une vidéo prise par l’un des trois assassins montre la quasi-totalité de la scène – du blocage de la route par les natifs aux coups de feux.

La culpabilité est avérée : reste à savoir si le tout est considéré comme de la légitime défense, et si la tentative d’expulsion des Chuchagasta est légale. Ainsi débute une pénible bataille judiciaire, durant laquelle la remise en question des droits de propriété met au jour les stigmates de la colonisation dans la société argentine : les mensonges, les menaces, l’extorsion et l’expulsion. La propriété privée devient alors l’enjeu principal du film. Mais cette nécessaire justification face à la Cour devient peu à peu un poids qui empêche la narration d’explorer trop librement l’histoire des Chuchagasta.

En effet, entre deux séquences au tribunal, Nuestra Tierra laisse s’exprimer librement les natifs dans des séquences qui alimentent une narration non-linéaire. Ces moments d’expression permettent de mieux connaître chacun des personnages, mais aussi l’histoire de leur communauté. Les spectateur·rice·s apprennent ainsi comment les colons ont volé ces terres, il y a plus de cent ans.

Le tribunal apparaît alors comme un espace opposé au reste du film. Il suit une chronologie fixée : celle de l’altercation, qu’il rejoue sans cesse, par la vidéo, les témoignages ou les reconstitutions. Il semble retenir la réalisatrice et sa mise en scène, qui ne cherche pourtant qu’à s’envoler.

Nuestra Tierra © Meteore Films

Un oiseau en cage

Le drone domine ladite mise en scène. Lucrecia Martel l’utilise pour filmer cette terre dont la propriété est au cœur des débats. Les images deviennent des preuves de la mauvaise foi d’Amín et ses complices. Ainsi, lorsqu’une témoin dit : « Je savais que des personnes habitaient là, mais pas à côté », le drone qui filmait l’emplacement de l’hypothétique carrière se retourne, et dévoile les maisons que personne ne peut manquer de voir. Mais cette mise en scène reste rare. Comme pour la narration, le tribunal fixe la caméra, la bloquant dans un espace restreint et limité qui réduit les libertés artistiques de la réalisatrice. La mise en scène devient d’ailleurs de plus en plus enfermée au moment de l’approche du verdict du tribunal. Frappé par un oiseau, le drone s’écrase alors, et la caméra se fixe au sol jusqu’à ce que le jugement soit rendu.

C’est que le tribunal symbolise la société argentine coloniale basée sur l’administration, et les titres de propriété. Ce sont deux mondes totalement différents. Celui des natifs, à qui le territoire appartient historiquement, et celui des colons, qui se sont approprié les terres à travers l’administration. Deux mondes, deux manières de mettre en scène qui se heurtent, deux manières d’expliquer pourquoi ces terres leur appartiennent.

Si la métaphore est inventive, elle reste toutefois frustrante. Les séquences dans le tribunal sont courtes, et parasitent les histoires des natifs. C’est justement là que tout prend sens. L’affaire Chocobar n’est pas le cœur du film. Ce n’est qu’un prétexte qui permet d’en délimiter le début et la fin. Lorsque Nuestra Tierra est lancé, et que les histoires personnelles des Chuchagasta s’enchaînent, le tribunal perd son intérêt. Il ne sert qu’à montrer, dans ces courts interludes, le cynisme dont font preuve les colons.

© Meteore Films

Un Chocobar parmi d’autres

Il est expliqué à un moment que, depuis l’installation des premiers colons, les différents documents administratifs enregistrent, dès les années 1800, des « employés » portant le nom de Chocobar. Javier Chocobar est leur descendant. Il est une victime de l’exploitation et de l’expropriation de ces terres, comme tous ses ancêtres. C’est là que Nuestra Tierra frappe fort. C’est pour cette raison précise que les histoires personnelles des natifs dominent la narration, et éclipsent le meurtre. Ce dernier n’est qu’un événement de plus dans une série de violences ininterrompues depuis des siècles.

Le long-métrage permet, avec ce parallèle entre passé et présent, de mettre en images une administration qui, depuis toujours, est complaisante et passive. Pourtant, la relégation progressive du procès à une transition entre les histoires questionne. Certes, la mort de Chocobar n’est qu’un événement supplémentaire. Mais son histoire reste tragique. La fin de Nuestra Tierra permet de remettre en relief l’importance de ce procès, et de donner un peu d’espoir à la lutte pour les droits des indigènes. Reste toutefois une étrange impression d’effacement de l’individu qui interroge.

Nuestra Tierra, un film de Lucrecia Martel et distribué par Meteore Films, au cinéma le 1er avril 2026.

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