Tous les troisièmes vendredis du mois, les rédacteur·ice·s de Maze vous proposent une sélection de films à (re)voir sur les plateformes VOD. Au programme du ciné-canapé de ce mois d’avril : une série, un long-métrage et, une fois n’est pas coutume, une chaîne YouTube.
Protocole DAVA, d’Augustin Shackelpopoulos et Sacha Béhar (2026)
Il y avait de quoi s’inquiéter de voir DAVA, le duo formé par les humoristes Augustin Shackelpopoulos et Sacha Béhar, atterrir sur Canal +, via Studio Bagel, à l’occasion d’un sketch show. Sans doute un peu par un snobisme de connaisseur, leurs productions étant jusqu’alors réservées à une communauté fidèle, mais pas très grand public. Mais aussi pour des raisons formelles. Le génie moderne et fluide de leur verbe s’exprimait jusqu’alors sur scène, ou dans des vidéos au dispositif simpliste et à la forme déflationniste. Généralement un simple champ contre champ, dans une maison en Bretagne ou sur le toit d’un immeuble. Des décors et des moyens banals qui nourrissaient leurs personas insaisissables, pot-pourri de médiocrité contemporaine, de discours creux et vulgaires.
La production Studio Bagel fait passer DAVA à un autre niveau : plus d’argent, de décors, de visibilité et de guests stars. Or, jusqu’alors, leur univers était presque totalement refermé sur leurs deux personnalités. En ouvrant ce petit monde clos, il est inévitablement parasité par l’air ambiant. Le premier sketch, où Sacha Béhar interviewe un pompier sur le sujet du 11 septembre (thème emblématique du duo), marque d’emblée un affaiblissement de leur singularité comique au profit d’un ton mainstream. La présence d’un contrechamp rationnel fait du comique un présentateur loufoque, figure classique de la comédie Internet. Tout au long de la série, les sketchs frôlent parfois la parodie ou le pastiche d’émissions de télévision. Or, le vertige tourbillonesque habituel de DAVA vient plutôt d’une inversion permanente des valeurs et des rôles, ainsi que d’une tonalité toujours en deçà ou au-delà de la parodie. Il ne s’agit pas de tendre un miroir aux éléments de communication contemporaine, mais bien de les faire imploser avec un plaisir presque beckettien.
Malgré cette perte de radicalité, leur talent, leurs visages et leurs voix portent tout de même les vingt-six épisodes qui demeurent au-delà du niveau moyen de la comédie sur Internet. Grâce à un mélange d’amusement morbide et d’amour pour les secondes zones médiatiques, comme lorsque Shackelpopoulos apparaît en présentateur libidineux de Classique FM, ou que le duo présente une émission de télé pour Autoroutes – « Une pensée aux routes nationales, les petites sœurs des autoroutes ! ». Plus que dans les gags, DAVA révèle toute sa puissance dans ses atmosphères et son verbiage en pure perte.
À (re)voir sur Canal +
Enzo Hanart
Lire Lolita à Téhéran d’Eran Riklis (2024)
Basé sur le roman autobiographique d’Azar Nafisi datant de 2003, Eran Riklis présente, dans son film Lire Lolita à Téhéran, le destin d’une professeure de littérature iranienne qui se mêle à celui d’autres jeunes femmes grâce à la lecture. Face à son renvoi, et à l’impossibilité d’étudier le roman Lolita de Nabokov – jugé immoral par le régime des Mollahs – à l’université de Téhéran, la professeure décide de ne pas abandonner les jeunes étudiantes de sa classe de littérature. Elle crée alors une sorte de club de lecture hebdomadaire clandestin 100 % féminin, qui devient une bouffée d’air frais pour ces femmes que tout emprisonne. Les débats s’emmêlent alors entre littérature, réflexion féministes et remise en question politique.
Le public y découvre une histoire portée avec brio par l’actrice franco-iranienne Golshifteh Farahani dans le rôle de la professeure, Azar Nafisi, et ressent, tout au long du film, la difficulté pour elle de continuer à vivre sans se révolter, alors même que sa sécurité et celle de sa famille soient en jeu. Pour elle, l’éducation et la littérature est ce qu’elle peut faire de mieux pour s’opposer au régime iranien, bien qu’elle ne cesse de se demander si quitter l’Iran, et peut-être ne plus y mettre les pieds, serait la meilleure solution.
Au centre d’une révolution politique qui met pourtant tout en œuvre contre elles, ces femmes sont toutes différentes : étudiantes, mariées, mères, célibataires, croyantes ou encore militantes. Elles se relient toutes par leur courage devant l’adversité qui leur est imposée. Le film questionne alors la condition des femmes, première oubliée des révoltes politiques, tout en retraçant le récit d’Azar Nafisi.
À (re)voir sur Canal +
Léa Raymond
Yayla – « Comme en 2015 »
« Comme en 2015 », c’est le titre (temporaire, il a changé depuis) de la dixième, et avant-dernière vidéo de la youtubeuse Yayla. Trois mots qui sont aussi une belle façon d’introduire le·a lecteur·ice à l’ensemble de la chaine de celle qui puise avec une aisance aussi déconcertante que plaisante, dans les ressources du vlog, pour partager son amour pour la musique, mais aussi pour celleux qui la font, et qui l’écoutent.
Ces trois mots ont aussi un petit air aguicheur, du moins pour le cœur des nostalgiques d’une époque dorée pour YouTube, durant laquelle la plateforme hébergeait toute une myriade de créateur·ice·s de contenus qui, à partir d’un matériel léger, faisaient de leur quotidien un récit, toujours écrit à la première personne.
Forte de vidéos dépassant toutes les trente minutes, la chaine de Yayla arbore ce cachet spécial, celui que l’on attribue au charme de l’ancien. Elle séduit aussi par un ancrage dans le présent passant par des analyses historiques et sociologiques sérieuses, mais se trouvant aussi bien servi par un humour tout contemporain, qui parlera aux plus chronically online de nos lecteur·ice·s.
Première chaine YouTube recommandée dans nos colonnes, celle de Yayla fait ainsi preuve d’une grande générosité, qui se retrouve donc dans le format – long – de ses vidéos, passant toutes largement le cap des vingt fatidiques minutes – oui, il vous faudra plus d’un repas pour en venir à bout. Doit-on pour autant s’inquiéter pour elle de son watchtime ? L’on ose espérer que non, tant la créatrice de contenus maitrise l’art du récit, et insuffle un nouveau souffle à celui du vlog. Grâce à un montage aussi efficace que drôle, les séquences laissent apparaitre une pensée toujours en mouvement, terriblement efficace pour captiver le·a spectateur·ice.
Généreuse, Yayla l’est aussi dans sa façon de parler de musique. Son travail mêle habilement apports analytiques, et moments plus intimes d’écoute qui font la part belle à un registre plus affectif. Elle prend d’ailleurs soin de ne pas hiérarchiser ces deux façons d’appréhender la musique en les faisant régulièrement dialoguer par le montage – sa vidéo sur Bad Bunny étant à ce titre l’exemple le plus parlant.
Yayla réussit ainsi un tour de force assez rare ; celui de parler aussi bien à un public d’initié·e·s que de novices. La youtubeuse fait partie de ces passeur·euse·s de musique, qui de façon désintéressée – ses vidéos sont démonétisées en raison des droits d’auteur – transmettent, fragment par fragment, des petits bouts d’elleux, pour faire vivre la musique sous toutes ses formes.
À retrouver sur YouTube
Anaïs Calon








