CINÉMA

« Une jeunesse indienne » – Ceux qui rêvent ont bien de la chance 

© Ad Vitam

Dix ans après Masaan, le réalisateur indien Neeraj Ghaywan revient avec un drame doux-amer sur les castes inférieures du nord de l’Inde. Pour échapper à leur condition, deux amis d’enfance tentent d’obtenir le concours de la police nationale. Présenté dans la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025, le film dénonce les discriminations qui perdurent en Inde. 

Une jeunesse indienne (Homebound) se déroule entre deux petites maisons perdues dans un village du nord de l’Inde. Deux amis d’enfance, Chandan Kumar (Vishal Jehtwa) et Shoaib Ali (Ishaan Khattar), rêvent d’un avenir meilleur et tentent de passer le concours national de police. Grâce à ce métier, ils espèrent enfin sortir de leur condition et retrouver un peu de dignité. Alors que leur but semble à portée de main, des obstacles se dressent continuellement sur leur chemin. Contre toute attente, le lien précieux qui les unit se trouve menacé par leurs désillusions.

Produit par Martin Scorsese, Une jeunesse indienne s’inspire d’un article de Basharat Peer paru en 2020 dans The New York Times, intitulé « A Friendship, a Pandemic and a Death Beside the Highway  ». Neeraj Ghaywan amène le·a spectateur·ice sur des routes multiples et imprévues, toujours bercé par une musique mélodramatique. Le film témoigne de l’amour du réalisateur pour les traditions de son pays, tout en y exposant ses failles. 

Les ailes de l’amitié qui permettent de rêver…

Comment grimper l’échelle sociale avec le poids de sa condition accrochée à son pied ? Cette question hante le quotidien de Chandan et Shoaib. Le duo magnétique est prisonnier de sa propre réalité. Et pour cause, Soaib vient d’une famille musulmane, et Chandan est issu de la caste inférieure. Tous les deux connaissent le rejet, la discrimination et les insultes. Rentrer dans le corps et dans l’administration publique pourrait les sortir de cette situation misérable. 

Cependant, la société a d’autres plans pour les deux amis. Lorsque l’un est reçu au concours et l’autre non, leur amitié est mise à mal. Mais le·a spectateur·ice se rend à l’évidence que peu importe la situation, quand Chandan et Shoaib sont ensemble, les problèmes s’effacent un peu.

«  Ce n’est pas seulement une histoire de douleur, c’est une histoire de liens, de l’amour qui perdure malgré les épreuves, et comment deux personnes peuvent encore rire, rêver et s’encourager mutuellement même lorsque le monde qui les entoure menace de les écraser. »

Neeraj Ghaywan

Une jeunesse indienne fait preuve d’une grande douceur envers ses personnages, et témoigne de l’attachement du réalisateur aux traditions de son pays natal. En témoignent les nombreuses références à la nourriture, aux tissus, à la construction de maisons en dur, aux champs, aux pieds nus craquelés qui refusent les sandales… Tout cela sur une musique mélodramatique composée par Naren Chandavarkar et Benedict Taylor. 

Une jeunesse indienne © Ad Vitam 

…face à une réalité macabre

Neeraj Ghaywan montre une image très critique de l’Inde, son pays natal. L’interdiction par la Constitution de discriminer les castes inférieures et les populations issues de l’immigration est rarement respectée. Les droits des ouvriers sont bafoués. Ils sont les victimes cachées de la crise du Covid-19, gérée lamentablement par le gouvernement indien. C’est à ce titre que la pauvreté constitue un immense défi pour la démocratie indienne.

L’Inde est à la fois l’un des pays où le taux de croissance est le plus élevé au monde – sur la décennie 2000-2010, il était de 7 % en moyenne -, et celui où le nombre de personnes pauvres est le plus important. Cette pauvreté de masse frappe moins les villes, où les musulmans sont les premières victimes, que les campagnes situées au nord et à l’est de l’Inde. Il n’y a pas de consensus quant à la ligne de pauvreté en Inde et, par conséquent, vis-à-vis du nombre de pauvres. En 2005, la Banque mondiale évaluait ce dernier à 456 millions (soit 41,6 % de la population) sur la base de son critère habituel : une moyenne de 1,25 dollar de revenu journalier. Et en 2006, 77 % des Indiens vivaient avec moins d’un demi-dollar par jour.

À travers son film, le réalisateur affirme un discours idéologique puissant qui tente de dénoncer les discriminations qui perdurent en Inde. Face au taux de croissance incroyable, le pays ne parvient ni à gérer sa population nombreuse, ni à la sortir de la misère. Les jeunes rêvent de Dubaï et pourtant, les deux héros s’accrochent à un idéal patriotique, et espèrent que leur pays leur donnera une chance. L’on ne se trouve donc pas dans un conte joyeux où les ailes de l’amitié l’emporteraient sur la réalité macabre. Bien au contraire, les malheurs s’accumulent pour les deux jeunes hommes avec, en filigrane, le goût du sacrifice. 

Une jeunesse indienne © Ad Vitam 

Un manifeste idéologique

Pour Chandan et Shoaib, l’uniforme de police efface les castes et la religion, et représente leur unique échappatoire. Mais lorsque Shoaib se rend au commissariat pour recevoir les résultats du concours, et ne figure pas dans les registres à cause de son nom musulman, son rêve s’écroule. Il n’a plus d’autre choix que de partir pour la capitale et d’y travailler dans une usine de textile. Et même là-bas, il est le seul à qui l’on demande les papiers de ses parents ainsi que son casier judiciaire. 

En Inde, l’ascenseur social, à supposer qu’il existe vraiment, est bloqué. Encouragé par sa petite amie Sudha Bharti (Janhvi Kapoor), Chandan s’inscrit dans une université. Il chérit l’espoir de gagner assez l’argent pour offrir une maison en dur à sa famille. Mais malgré tout ses efforts pour dissimuler sa condition, il est constamment ramené à sa caste. Il abandonne alors les études et retourne chez ses parents. Le film s’élève bien au-dessus du récit d’apprentissage, pour pointer du doigt une société dans laquelle l’égalité des chances n’est qu’une utopie. Les discriminations persistent encore en Inde aujourd’hui, au XXIème siècle. Dans le dernier segment du film, Neeraj Ghaywan dénonce la façon dont le gouvernement indien a géré la crise du Coronavirus. L’épidémie a eu un impact très fort, surtout sur les personnes les plus défavorisées, ces dernières ne pouvant pas se payer le coût des opérations et des soins médicaux. Combien sont celles et ceux que la pandémie a séparé ? Une jeunesse indienne, c’est l’amitié même au-delà des frontières entre la vie et la mort. Faute d’ascenseur social, Chandan et Soaid préfèrent prendre l’échelle, et à la fin, ne font plus qu’un.

Plus récemment, le cinéma indien a vu fleurir de nombreuses œuvres dénonçant ces sujets. Des films comme Santosh ou Shadowbox soulignent un ras-le-bol du système de castes qui oppresse les populations dites « inférieures », et particulièrement les femmes.

Une jeunesse indienne de Neeraj Ghaywan (Ad Vitam, 1h59), en salles le 25 mars 2026. 

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