Ce 11 mars, la version restaurée de Sans toit ni loi d’Agnès Varda sort en salles. Le film raconte les derniers instants d’une jeune femme sans-abri errant dans le sud de la France, interprétée par Sandrine Bonnaire.
En 1985, Agnès Varda réalise Sans toit ni loi, le long-métrage le plus populaire de sa filmographie. Il met en scène les derniers jours de Mona, jeune vagabonde jouée par Sandrine Bonnaire. Un rôle qui, interprété avec brio, lui vaudra le César de la meilleure actrice en 1986. Abordant des thématiques encore tristement au goût du jour, le film ressort en salles ce 11 mars 2026 en version restaurée, quarante ans après sa sortie nationale. L’occasion de (re)découvrir le parcours de la jeune Mona traversant le sud de la France en auto-stop.
L’errance ou l’erreur ?
Sans toit ni loi s’ouvre sur la découverte de son corps dans un fossé, près de deux cyprès, où elle est morte de froid. Le récit, lui, démarre avec l’interrogatoire des villageois par la gendarmerie. L’évènement étant vite classé comme un simple fait divers, cette dernière ne s’y intéresse pas plus. Mais l’enquête va tout de même se poursuivre sous la forme d’un reportage fictif inspectant la vie de cette jeune fille. Le public découvre alors « les dernières semaines de son dernier hiver » comme le dit la cinéaste elle-même dans une voix-off. Une voix de narratrice, presque de journaliste, qui garde un ton neutre sur l’histoire. C’est un œil extérieur qui veut en savoir plus sur Mona, comme le spectateur lui-même. Avec cette double voix narrative et sa dédicace à Nathalie Sarraute, Sans toit ni loi s’inspire clairement du genre littéraire du « nouveau roman ».

Au fur et à mesure, l’histoire de Mona se dessine à travers le témoignage des dernières personnes qui ont croisé son chemin : des habitants du village, des paysans ou des chauffards qui l’ont prise dans leur voiture pour un bout de route. Mais ces rencontres portent un regard réprobateur sur elle. Un berger, qui l’hébergera dans sa famille pour quelques jours, ne comprend pas son choix de vie. La voyant passer sa journée au lit, il lui dit : « tu ne veux rien, tu n’es pas marginale, tu n’existes pas ». Interrogé plus tard sur sa rencontre avec elle, il ajoutera : « c’est pas l’errance, c’est l’erreur ». Ancienne secrétaire, la jeune fille a préféré la liberté et l’instabilité, un choix incompréhensible pour ce berger pourtant diplômé en philosophie.
Les femmes sans-abri
Agnès Varda offre, ici, un nouveau regard sur ces femmes sans-abri, le tout à l’aide de treize travellings, de droite à gauche. La cinéaste elle-même embarque alors avec Mona dans son errance. Elle filme une toute jeune Sandrine Bonnaire de 18 ans qui vagabonde la tête haute. Fière, elle ne dit jamais merci. Elle tente de vivre « sans toit ni loi », dans une société qui ne lui permet pas de se démarquer autrement, ou du moins pas si elle en refuse les codes. Elle choisit la vie nomade et l’indépendance, hors d’une société faite par les hommes pour les hommes.
Et bien que cela ne soit jamais vraiment dit ni su, ces derniers restent un danger important présent tout au long du récit. Au milieu du film, seule dans les bois, un homme saute sur Mona. Elle se défend et crie. Mais la suite des évènements est laissée à l’imagination du public qui devine facilement le viol dont Mona a pu être victime. Discrètement abordés, l’on comprend les enjeux d’être une femme dans la rue. Mais notre vagabonde ne semble jamais avoir peur. Elle porte le peu d’affaires qu’elle a sur le dos en longeant les rues. Cynique et prête à tout, quand un homme du village lui demande de poser sa tente ailleurs, elle lui lance : « il n’y a pas un petit boulot pour nettoyer les tombes ? ».

Laissée pour compte
Sans toit ni loi retrace donc les derniers jours de cette fille, au visage recouvert de terre, ayant à peine vécu et qui, pourtant, avait tant à raconter. Même elle préfère garder sous silence son passé, sa famille, ses peines… ou les inventer. Dans cette errance, elle trouve une liberté factice entre la rue et le toit des étrangers qui accepteront de l’accueillir pour une nuit ou deux. Derrière un peu bienveillance ou de politesse, les regards posés sur elle la décrive comme perdue et malpropre. Pourtant, elle marque les esprits, et fascine autant qu’elle effraie. C’est le cas de Mme Landier, jouée par Macha Méril, qui croise son chemin et qui repense à elle avec stupéfaction. Après avoir failli être électrocutée, elle raconte l’avoir vue parmi les images de sa vie qui défilaient : « cette fille, elle revenait plusieurs fois comme un reproche ».
Sachant dès le commencement où tout cela l’a amenée, les spectateur·ice·s observent alors ses derniers jours sous un autre œil, et ne peuvent s’empêcher de se demander comment les choses auraient pu être autrement. L’image de cette jeune femme est inoubliable et reviendra sans cesse dans la mémoire de ceux qui l’ont connu, se sentant coupable de l’avoir jugée ou rejetée.
Dans Sans toit ni loi, Agnès Varda filme, comme à son habitude, les femmes comme peu l’ont fait. Ce regard sur la condition féminine et sociale de son époque est déterminant dans la réalisation de ce film. Sur le plateau de l’émission Les Dossiers de l’Écran en 1989, la cinéaste expliquait : « Chaque année, on retrouve des jeunes morts de froid. J’ai parlé avec des jeunes qui sont sur la route, ils ne veulent pas dépendre des autres. Ils ne supportent pas les critiques de la société qui est intolérante vis à vis d’eux. Ils sont drôlement courageux ces vagabonds. ».
Sans toit ni loi, un film d’Agnès Varda (version restaurée). En salles le 11 mars 2026.








