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Rencontre avec Léonie Pernet : « En concert, j’essaie de créer quelque chose d’unique et je n’hésite jamais à prendre des risques »

Léonie Pernet © Titouan Massé

Poèmes pulvérisés est la fusion musicale d’un voyage au Niger et de la poésie de René Char. Dans son troisième album, Léonie Pernet hybride les sonorités et pulvérise les frontières. 

Le troisième album de Léonie Pernet naît du « séisme » personnel qu’est la rencontre avec sa famille paternelle biologique au Niger. De retour en France, la chanteuse tombe sur un vers du poète résistant René Char, qui résonne profondément en elle : « J’ai pris ma tête comme on saisit une motte de sel et je l’ai littéralement pulvérisée ». L’autrice-compositrice-interprète place cette démarche poétique de la fragmentation au cœur de son album sorti en juin 2025.

De ces deux rencontres naissent un album encore plus hybride que les précédents, Crave (2018) et Le Cirque de Consolation (2021). Aux habituelles nappes électroniques se mêlent des percussions africaines, des violons et des voix synthétiques entêtantes. La chanteuse réaffirme sa capacité à nous faire entrer en transe tout en apprivoisant la mélancolie. Ses 11 titres livrent son désir de paix et sa quête de transcendance, de « Paris à Brazzaville ». S’il part de fragments d’expériences intimes, l’album laisse aussi de la place à d’autres voix. Celles de Clara Ysé pour interroger l’état d’un monde en crise dans « Réparer le monde  », de son frère Pierjean Pernet dans la ballade en duo « Le pas de l’au-delà  », ou de sa grand-mère nigérienne qui égrène sa tendresse dans le final « Nymphéas ». 

À l’occasion de son premier Olympia le 31 mars, Maze a interrogé Léonie Pernet sur son rapport à la scène, à la poésie et sur son processus créatif pour cet album.

Poèmes Pulvérisés ©

Votre concert de lancement à la Philharmonie avait une dimension très collective, à l’image de ce nouvel album, Poèmes Pulvérisés. Sur scène, vous étiez accompagnée d’un chœur et de nombreux artistes, dont la chanteuse Clara Ysé. Pour cette tournée et par rapport à vos deux précédents albums, comment appréhendez-vous la scène ? 

Avec enthousiasme et excitation ! C’est un boulot assez long, parce que ce n’est pas toujours évident de retraduire l’album en live. C’est un travail que je fais main dans la main avec Jean-Sylvain Le Gouic, avec qui j’ai travaillé sur l’album et qui est avec moi sur scène. 

À quel point le lieu de représentation, par exemple l’Olympia le 31 mars, influence-t-il le concert ? 
À chaque fois que je peux faire quelque chose de différent et d’un peu exceptionnel, je le fais : une date un peu particulière, un lieu spécial… J’essaie de créer quelque chose d’unique et je n’hésite jamais à prendre des risques, dans le sens où je refais rarement le même concert. Pour moi, c’est vraiment une aventure et quelque chose que j’adore. Pour l’Olympia, on va marquer le coup. Il y aura des invité·es, des musicien·nes et des comédiennes dont Louise Chevillote et Anna Mouglalis. Une poète performeuse, Gorge, sera en charge de la narration du concert. L’Olympia est une bonne salle parce qu’il y a du monde, mais ce n’est pas non plus un Zénith : on arrive à être proche des gens. 

À quoi ressemble le concert idéal ? 

C’est un concert où je suis physiquement en forme, même si, souvent, c’est magique car ça va mieux quand on monte sur scène. Une salle pleine, où on se sent en confiance, aimé et porté. Un public attentif dans les moments calmes et chauds dans les moments dansants. Je suis assez attachée aux conditions d’écoute. Les salles circulaires sont toujours agréables puisque l’énergie circule bien. Mais cela dépend surtout du public et de la manière dont on arrive à communiquer. J’aime bien être proche du public. 

Est-ce qu’il y a un concert à l’Olympia qui vous a marqué ?  

L’Olympia de Clara Ysé l’année dernière était vraiment géniale. C’était le lendemain de mon concert à la Philharmonie et j’avais invité Clara à chanter « Réparer le monde » à la Philharmonie. Le lendemain, elle m’a invité à la chanter à l’Olympia… Il y avait des gens qui étaient aux deux concerts et qui ont eu la surprise ; c’était vraiment drôle. C’est un peu comme s’aimer en pacte, ou échanger son sang ! 

Cet album a une dimension intime, mais il est aussi parsemé d’autres voix, dont celles de personnes sans papiers lors d’une manifestation dans le morceau « Dispak Dispac’h  » et de votre grand-mère dans « Nymphéas ». Est-ce que c’était évident de laisser de la place aux voix et aux vécus d’autres personnes dans cet album ? 

C’était évident, oui. « Nymphéas » est en dernier dans l’album, comme un secret qu’on dévoile, mais c’est une des premières maquettes que j’ai faites pour l’album. J’ai mis « Dispak Dispac’h » dans l’album dans la dernière ligne droite du disque. C’est un morceau qui est issu d’un spectacle mis en scène par Patricia Allio. Je savais que la sève de cet album et l’histoire des poèmes pulvérisés, c’était aussi pulvériser la matière et le je de l’artiste dans d’autres voix que la mienne.

Le nom de l’album est issu du recueil de René Char dont l’actrice Louise Chevillote récite le poème inaugural dans le morceau introductif « Brûler pour briller  ». Que permet ce processus de morcellement ? 

Ça permet de garder cette dimension plurielle qui manque parfois  à la création et à nos vies. Ce qui m’intéresse dans la fragmentation, c’est le moment où on assume et on se réunit autour d’identités parfois morcelées sur lesquelles on construit.

Quelle place laissez-vous à la poésie au quotidien, et qu’apporte-t-elle à votre création musicale ?

La démarche poétique est là, évidemment, dans les textes. C’est ce qui fait que je mets un certain temps à écrire. La poésie ne nourrit pas que ma musique ; elle nourrit ma vie, mon langage, ma manière d’écouter, de regarder. Il y a des gens qui ont un regard très poétique sur le monde et qui n’arrivent pas à lire. C’est un rapport de transfiguration, un lien à la perception des choses et des sensations ; une écoute. 

À part René Char, y a-t-il d’autres poétes·ses qui vous accompagnent ?

En ce moment, il y a Roland Barthes, Virginie Despentes, Audre Lorde. Plus récemment, cette artiste, Gorge, qui sera à l’Olympia. Ce qu’elle écrit est hyper intéressant, et elle fait appel à un collectif de graphistes et de typographes qui sont entre la recherche et l’art et qui travaillent sur la débinarisation de la langue (Bye Bye Binary). Ce sont des travaux qui m’intéressent beaucoup. Je suis aussi très sensible à ce qui se passe du côté de Paroles d’honneur, des décoloniaux… 

Quand vous créez, avez-vous besoin de vous nourrir d’autres œuvres, poétiques ou non ? 

Pas du tout ! C’est pour ça que quand on me demande quelles sont mes références, je ne sais jamais quoi répondre… Et je ne vais pas dire que je ne me nourris que de moi-même, parce que ça serait vraiment prétentieux, et ce n’est pas le cas. Mais généralement, quand je suis en création, j’écoute peu de musique et je ne lis pas tant, même si je regarde des films. Je n’ai pas d’appétit vorace parce que les choses qui me marquent le font assez durablement. Et donc, j’ai besoin d’assez peu pour décoller. 

Dans quelle mesure y a-t-il des circulations entre vos compositions, par exemple entre votre album et les bandes originales que vous avez composées ces dernières années ?  

Ce qui m’inspire beaucoup, c’est ce que je fais pour d’autres, souvent, et vice-versa. Tout ça est un fil rouge. Parfois, je réutilise des choses que j’ai faites pour des spectacles ou des films, qui se transforment en morceaux pour les albums. 

Léonie Pernet – © Titouan Massé

Dans la forme, il y a une hybridité des sonorités encore plus assumée que dans vos précédentes créations. Pouvez-vous nous raconter le processus qui vous a permis d’aboutir à cette fusion ? 

C’est quelque chose que je cherche depuis plusieurs années dans l’arrangement et la production. Il y a la musique électronique qui a une place importante, les percussions et des mélodies et des accords profonds et porteurs. Cet alliage-là, je continue à le peaufiner, à le trouver, à le chercher. Sauf dans des morceaux comme « Réparer le monde » : c’est très acoustique et brut, avec un piano et une batterie. Le travail qu’on a fait avec Jean-Sylvain a été d’ajouter de petites textures, mais quelque chose d’extrêmement fin et délicat. Même « L’horizon ose », qui est un morceau très électronique, part d’un piano. Il y a d’autres morceaux plus efficaces et directs, comme « Paris-Brazzaville », où j’étais au studio et où j’ai fait une basse et le synthé.  Mais la sève de l’album, c’est quand même de la musique électronique, du piano et des percussions.

Vous vous êtes rendue au Niger à la rencontre de votre famille paternelle. Qu’est-ce que ce voyage au Niger a changé dans votre musique ?  

Il n’a pas changé ma musique ; il a changé ma vie. Quand votre vie change, tout change. Non pas que votre style se modifie radicalement, mais les choses s’affirment. Je ne saurais toujours pas répondre à cette question. C’est tellement profond que c’est difficile de dire que c’est un truc de tectonique des plaques. Ça vous renouvelle, en tout cas, et ça enlève vos certitudes. 

Est-ce que vous trouvez qu’avec cet album, vous êtes allé musicalement là où vous ne vous attendiez pas ?  

Il y a des choix plus francs : il n’y a plus d’anglais, par exemple. C’est décider d’une adresse directe, sans penser à l’international. Il y a aussi la dimension album monde, qui  s’est plus affirmée artistiquement. Mais j’ai l’impression que je suis dans une continuité où je continue à explorer en allant toujours plus loin. Pour moi, le Cirque de consolation et Poèmes Pulvérisés vont ensemble.  

Votre morceau  « Réparer le monde » avec Clara Ysé questionne la responsabilité de chacun·e face à des catastrophes visibles. Si elles ne sont pas nommées, on comprend malheureusement bien de quoi vous pouvez parler, que ce soit Gaza ou l’Ukraine. À quel point et comment les artistes peuvent-ils aider à « réparer un peu le monde » ? 

Les artistes ne sont pas plus ou moins importants que d’autres personnes. Ils peuvent tenter de relier les gens, comme un boulanger peut créer ou non du lien dans un village. À leur manière, ils peuvent apporter un « nous » et une dimension collective à une communauté d’auditeur·ices.

Quelles sont les émotions qui vous traversent et vous aident le plus à créer ?  

Il y a de la colère dans « Dispak Dispac’h », par exemple, mais je me mets en retrait. Les sentiments qui m’habitent le plus quand je fais de la musique sont l’amour et la mélancolie. Les affects que j’essaye de réveiller ou de solliciter ne sont pas des affects de colère ou de haine. Ça ne veut pas dire que je n’ai pas de colère et de violence en moi. Mais dans mon travail, je tends plutôt vers la consolation, la consolidation, la réparation. Avant, c’était « Le cirque de consolation » ; maintenant, c’est « Réparer le monde », le morceau phare de cet album.  

Y a-t-il des artistes qui apportent d’autres réponses à cette question qui vous inspirent ?

Il y a beaucoup de gens qui essayent de mettre en pratique leur désir de mieux faire. Dans leur style, le groupe Catastrophe essaye de créer du sens. Un groupe comme Terrenoire cherche aussi à travers des choses concrètes comme polluer moins en tournée, faire des actions sociales et culturelles sur le territoire où ils font un concert. 

Léonie Pernet sera donc à L’Olympia le 31 mars 2026 et pour venir la voir c’est juste ici.

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