Le 18 février dernier, Asfar Shamsi a dévoilé cuicui, un nouvel EP de sept titres résolument optimiste.
Révélée par un freestyle mémorable au Planète Rap de Youssef Swatt, l’artiste strasbourgeoise s’émancipe aujourd’hui des codes classiques. Au croisement du rap, de la pop et de l’électronique, elle propose un mélange des genres hybride et sincère. De Sciences Po à la scène, Asfar Shamsi s’entoure de ses compositeurs et de BEN plg pour explorer, dans cuicui, son rapport à l’engagement et la fin d’un cycle professionnel.
Ton EP est sorti le 18 février dernier. Est-ce que tu es contente des premiers retours ? Est-ce que tu te sens libérée ?
Oui. Les retours sont importants, bien sûr, mais mon premier sentiment a surtout été : c’est fini, c’est sorti. J’ai toujours beaucoup de mal à boucler un projet. Je déteste finaliser et figer un objet. C’est toujours un peu douloureux et cette fois ça l’a été aussi. Plus j’évolue, plus je suis exigeante, et plus ça devient compliqué à gérer. Donc déjà, quand c’est sorti, j’étais contente que ce soit derrière moi. Ce n’est pas tellement un sentiment de joie parce que les gens aiment, c’est plutôt un soulagement : les gens comprennent de quoi je parle. Moi j’ai envie de faire de la musique toute ma vie, avec les mêmes personnes, et d’aller le plus loin possible. Pour ça, il faut que les gens aiment ce qu’on fait. Donc c’est un peu ce sentiment de se dire : on va pouvoir continuer encore un an ou plus.
Pourquoi avoir appelé ce projet cuicui ?
Il y a deux choses. Déjà, je voulais faire un projet optimiste. Jusqu’ici, la musique que j’ai faite était plutôt sombre, un peu triste. Or l’année dernière a été une très belle année pour moi. Plein de choses dont je rêvais se sont réalisées. Et je trouve ça important d’être alignée avec ce qu’on vit. Là, je suis en train d’accomplir des choses qui me tenaient à cœur, donc je n’avais pas envie de faire de la musique triste. Ça m’a aussi redonné confiance.
Je me suis dit que j’avais eu raison de croire en mes rêves et de me battre pour eux, parce que ça permet de vivre de beaux moments avec des gens que j’aime. Et j’avais envie de partager ça. Je me rends compte aussi qu’on écoute beaucoup de musique triste, qu’on est entouré d’images tristes. C’est presque devenu un argument marketing. Il y a une phrase de Rounhaa qui dit que « Sur Spotify, c’est le concours du plus triste ».
L’image de l’oiseau, pour moi, c’est plein d’espoir et de liberté. C’est une forme de poésie.
Ton couplet dans « Ses yeux » tourne beaucoup sur TikTok. Comment tu expliques ce succès ?
Honnêtement, je n’aime pas trop TikTok ni les réseaux sociaux. Je suis un peu mal à l’aise avec le fait qu’on prenne 10 secondes d’une chanson pour la faire tourner. Mais en même temps, je suis très contente, parce que c’est mon morceau préféré du projet. Quand on l’a fait, j’ai vraiment eu l’impression que c’était l’un des meilleurs sons que j’avais écrits. Il est simple, doux, optimiste. Et j’ai l’impression que les gens ressentent ça. Peut-être qu’on a besoin de choses plus douces aujourd’hui.
Dans « La crise », tu évoques aussi ta lassitude face à l’état du monde. Est-ce que c’est une manière de dire que tu gardes quand même de l’espoir ?
Ce qui se passe dans le monde est terrifiant, angoissant, dramatique. Et je pense même que je ne suis pas la personne la plus impliquée là-dedans. Depuis un ou deux ans, je me dis que la situation est terrible. Et aujourd’hui c’est encore pire qu’il y a un an. C’est fou. On ne sait pas comment ça va s’arrêter.
Mais en même temps, je me demande si ce n’est pas toujours comme ça. L’histoire a toujours été remplie de catastrophes. Ça ne veut pas dire qu’il faut s’abattre pour autant. Il y a plein de choses à faire pour aller contre ça. Depuis que je suis née, on dit que c’est la crise. Il y a des gens pour qui c’est la crise depuis 50 ans. Pourtant, on est toujours là. Et ici, on a encore la chance de pouvoir s’exprimer, partager, contester certaines idées. Il faut parfois se battre pour ça.
En tant qu’artiste, est-ce que tu ressens une responsabilité de parler de ces sujets ?
Je pense que tout ce qu’on fait est politique, qu’on soit artiste ou pas. Par exemple, j’ai quitté mon travail pour faire de la musique. Ce n’est pas un risque énorme parce que j’ai un diplôme, mais c’est quand même une sortie de trajectoire. Et ça, c’est déjà un geste politique. Quand je monte sur scène, c’est politique aussi. Je suis une femme sur scène, et ça signifie quelque chose. Et pour d’autres femmes, issues de milieux défavorisés ou racisées, c’est encore autre chose. Donc chacun, à son échelle, peut faire quelque chose. Tous nos gestes sont politiques. Après, je ne veux pas forcément être frontale tout le temps. Je trouve qu’utiliser un sujet politique juste pour faire un morceau qui marche peut devenir une stratégie marketing, presque capitaliste, et ça détourne le sens du politique. Il y a plein de manières de faire passer des messages.
Tu t’es formée à la guitare au conservatoire de Strasbourg puis tu as fait Sciences Po. Est-ce que ça a été évident de quitter ce parcours tracé pour la musique ?
J’ai commencé la musique un peu par hasard. Puis j’ai arrêté parce que je n’étais pas très conservatoire. Ensuite j’ai repris avec le rap et avec des potes. Quand j’ai déménagé pour mes études, je me suis retrouvée seule. J’ai acheté un ordinateur, une carte son, un micro, et j’ai commencé à faire de la musique toute seule. Sciences Po, ce n’était pas une évidence non plus. C’était plutôt un non-choix. Je ne savais pas quoi faire de ma vie, et c’était rassurant pour mes parents. Je faisais de la musique à côté, mais sans penser en faire un métier.
C’est quand j’ai commencé à travailler que je me suis rendu compte que la vie allait très vite. Je pensais que mon travail donnerait du sens à tout ça, mais ce n’était pas le cas. Tout mon temps libre était consacré à la musique. Je me couchais à 4h du matin pour me lever à 9h et aller travailler. Et je me suis dit que c’était étrange d’attendre la fin de la journée juste pour faire ce que j’aimais. J’avais l’impression de m’endormir dans une routine. Alors je me suis dit : si tu veux faire de la musique, c’est maintenant.
Comment ton entourage a-t-il réagi ?
J’ai mis du temps à leur dire. J’écrivais déjà au lycée, mais jusqu’à mes 24 ans ils ne savaient pas que j’avais fait un projet. J’ai attendu que ce soit concret. Mon employeur m’a proposé une rupture conventionnelle parce que je voulais participer à un dispositif d’accompagnement artistique qui s’appelle le FAIR. C’est à ce moment-là que je leur ai annoncé que je quittais mon travail pour développer mon projet musical. Ils ont cherché l’information par eux-mêmes sur internet. Ils ont découvert ça comme ça.
Ta musique est souvent décrite comme à la frontière entre rap, pop et électronique. Est-ce que c’est volontaire ?
Ce n’est pas intellectualisé. J’essaie juste d’être la plus sincère possible. Ça veut dire ne pas reproduire les choses juste parce que d’autres les font. J’ai beaucoup écouté de rap, mais j’ai l’impression d’arriver à un moment où je commence à digérer mes influences. J’essaye d’être moi-même et de m’affranchir de plein de codes. Je prends ce que je trouve intéressant partout : dans la musique électronique, dans la pop, dans la chanson. Quand on est adolescent, on veut souvent prouver quelque chose : qu’on rappe mieux que les autres, qu’on fait les meilleurs couplets. Mais au final, ce n’est pas ça qui fait une bonne musique. La musique qui me touche est sincère et authentique.
Ton titre « 2006 » regorge de références comme Diam’s, Zidane ou la Coupe du Monde. C’est un morceau nostalgique ?
Oui, ce sont toutes les références qui m’ont construite à l’adolescence. Quand j’ai été invitée sur Planète Rap de Youssef Swatt, je ne savais pas quoi raconter. Et je me suis dit qu’il fallait que je parle de tout ce qui avait été important pour moi à cette époque. Planète Rap et Skyrock, c’était un rêve quand j’étais jeune. Donc j’ai voulu rendre hommage à toutes ces références.
On dit parfois que tu décris une génération. C’est un compliment pour toi ?
Oui et non. C’est un compliment, mais j’espère que ça ne me limite pas. Je préfère dire que je parle de mon époque plutôt que d’une génération précise. J’espère que des gens très jeunes peuvent s’y reconnaître, mais aussi des gens de 50 ans. Je parle de sujets assez universels : l’amour, les relations, le monde dans lequel on vit. Ce sont des thèmes qui existent depuis toujours. Tout a peut-être déjà été dit. La différence, c’est la manière de le dire, avec les mots et les tensions d’une époque.
Quel rapport tu entretiens avec la scène ?
C’est quelque chose que j’aime beaucoup, même si c’est stressant. Le stress fait partie de l’expérience. Monter sur scène devant des gens qui t’applaudissent, c’est quand même une situation très étrange. Ce que j’aime surtout, c’est le partage : avec mes musiciens, mon équipe, et le public. Et contrairement au studio où tout est figé, sur scène on peut tout déconstruire. On peut refaire les morceaux, changer les arrangements, rallonger des parties. Chaque concert est différent. Ça redonne vie aux chansons.
On retrouve BEN plg sur l’EP, comment s’est faite la connexion ?
C’est une connexion qui s’est faite hyper naturellement. On a une connaissance commune qui est mon ingé son et co-compositeur. BEN était à Strasbourg pour un concert, il est passé au studio et on a enregistré ce titre. C’est quelqu’un que j’apprécie énormément, humainement et artistiquement. C’est un exemple de travail et de persévérance. Il a une vision de la musique qui est très saine et très noble. On a passé un super moment en studio et je suis très fière de ce morceau.
Avec quels artistes aimerais-tu collaborer ?
Des artistes que j’ai beaucoup écoutés. J’aimerais bien faire un feat avec Isha, Némir, Limsa, Orelsan, Sheldon, Luggi… Et aussi Pomme. Elle m’a ouvert les portes de la chanson. Je trouve que c’est un exercice très exigeant, presque plus encore que le rap.
Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?
Que ça continue le plus longtemps possible. Je ne sais pas combien de temps ça durera, mais j’aimerais pouvoir vivre de la musique et en faire le plus longtemps possible.
Découvrez Asfar en concert !
26.03 : STRASBOURG – Espace Culturel Django Reinhardt
04.04 : RENNES – Festival Mythos
11.04 : BOULOGNE-BILLANCOURT – Festival Chorus
16.04 : BOURGES – Printemps de Bourges
02.05 : ARLON – Les Aralunaires
23.05 : LAVAL – Festival Les 3 éléphants
29.05 : BRUXELLES – Les Nuits Botanique








