Après la Bulgarie au printemps dernier, La Cinémathèque du documentaire par la Bpi est retournée à l’Est cet hiver, mais plus au nord. Du 7 janvier au 15 mars, les spectateur·rice·s du cycle Poétiques Baltes ont pu découvrir une cinquantaine de documentaires, dont une majorité de courts-métrages, s’étalant des années soixante aux années 2000. Des œuvres rares, en grande partie restaurées, qui mélangent poésie formelle et enjeux politiques dans des contextes historiques extrêmement variés.
Entre 1960 et 2001, les pays baltes ont traversé de grands bouleversement sociaux, technologiques et surtout politiques – l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie faisant partie intégrante de l’Union Soviétique jusqu’à sa dissolution. Le cycle Poétiques baltes proposait de suivre ces évolutions à travers une cinquantaine de documentaires de cinéastes estonien·ne·s, letton·ne·s et lituanien·ne·s. Regroupés en plusieurs programmes de 40 minutes à 2 heures, les films ont mis en lumière des sujets variés, allant des différences entre la vie urbaine et rurale à la maternité, en passant par le développement des infrastructures.
Mais un point commun reliait toutes ces œuvres : la présence d’une touche de poésie, que ce soit dans la mise en scène ou la narration, et qui s’accompagnait d’un aspect politique par une utilisation presque scientifique de l’image documentaire. Les programmes présentés étaient aussi bien ethnographiques, que géologiques, géographiques ou encore sociologiques. Et ont permis aux spectateur·ice·s du cycle de décortiquer les pays baltes sur un temps long, propice à l’observation de l’évolution du quotidien des habitants.
Cours d’histoire politique
Si la période sur laquelle s’étire le cycle est très étendue, et peut paraître incohérente, elle est pourtant bien réfléchie. Un visionnage complet de la proposition, allié à une connaissance du contexte historique permet une véritable analyse historique des films. De la déstalinisation jusqu’à l’après dissolution de l’Union Soviétique, le cycle traverse en effet une grande partie de l’histoire contemporaine des trois pays baltes. Et c’est en établissant la chronologie des films, que les histoires nationales prennent forme, et que les différentes politiques appliquées par les gouvernements successifs de l’Union Soviétique, ainsi que leurs conséquences pour les Baltes, s’incarnent à travers les témoignages des protagonistes des films.

Cette progression s’observe très bien dans la série de films de Mark Soosaar consacrés à l’île de Kihnu et ses habitants. Les trois longs-métrages sortis en 1974, 1986 et 2019 montrent en effet comment les petites communautés rurales ont été petit à petit menacées par une centralisation progressive des moyens de production, ainsi que par une uniformisation de l’identité nationale. Que ce soit sous le régime communiste, ou en démocratie. Combinés à d’autres longs-métrages du programme, comme Est-il facile d’être jeune ? de Juris Podnieks, qui rend compte du malaise d’une génération plus libre, mais toujours encadrée par des règles strictes, ou Rue de la traversée d’Ivars Seleckis, montrant les changements économiques et sociaux de la perestroïka dans un petit voisinage, ces films permettent de réellement appréhender la transformation politique de l’Union Soviétique.
Peu à peu, l’aspect propagandiste, qui domine les courts-métrages des années soixante à quatre-vingts, disparaît avec la perestroïka pour laisser place à une critique du système, critique qui touche la perestroïka elle-même. Le cycle s’apparente alors à un long cours d’histoire politique des pays baltes transmis par les témoignages mais aussi, et surtout, par l’observation.
Un cinéma scientifique ?
Dans le cinéma documentaire, le témoignage et la voix-off font partie des moyens classiques utilisés pour transmettre des informations aux spectateur·rice·s. Présents dans certains des films du cycle, ces deux procédés restent toutefois minoritaires, et de nombreux courts-métrages proposent une expérience purement visuelle, accompagnée de musique et de bribes d’enregistrement sonore direct. Des films comme Dix minutes de vie de Herz Frank, proposant un plan fixe de visage d’enfant devant un spectacle, se rapprochent d’un cinéma expérimental, tandis que ceux de certains programmes tel que « La terre et le ciel » ou « La condition urbaine » s’apparentent à des successions de prises de vues scientifique s’intéressant à la géographie, au climat ou tout simplement à la population et ses habitudes.

Or, si cette manière de faire peut paraître déconcertante pour celleux qui ne connaissent pas l’histoire du cinéma documentaire, les amateur·ice·s auront reconnu certains aspects du cinéma direct. Ce dernier étant un mouvement cherchant à filmer la « vérité » du quotidien, c’est-à-dire le réel, lui-même inspiré du cinéma-vérité théorisé par le cinéaste soviétique Dziga Vertov dans les années 20. Si ce mouvement n’est pas propre à l’Union Soviétique, sa prédominance dans le cycle permet d’y voir l’influence de l’histoire politique du pays sur le cinéma balte.
Cette recherche du réel s’apparente alors à de l’observation scientifique proche des travaux d’un zoologue ou, dans ce cas, d’un sociologue. Cela aura permis aux spectateur·rice·s du cycle de découvrir la vie quotidienne des Baltes, leurs fêtes, leurs habitudes, mais aussi le climat de ces pays, ou encore l’architecture et les avancées en matière de niveau de vie, de santé, d’éducation.
Cependant, l’image n’est pas neutre. Les réalisateur·rice·s ont travaillé, pensé leurs images et très souvent de manière métaphorique ou comparative. Ce qui vient donc remettre en doute le caractère scientifique de l’image, et ce malgré cette importance donnée au réel.
Poésie du 7ème art
Dans Le Vieil Homme et la terre et Le Rêve des centenaires, le cinéaste Robetas Verba propose des fins extrêmement marquantes. Le premier film, sorti en 1965, se termine par un plan montrant un vieil homme dans une charrette tirée par un cheval, tandis qu’un train à vapeur passe en arrière-plan, métaphore de l’industrialisation et du progrès mis en place sous l’administration soviétique. Dans le second, datant de 1969, c’est un enchaînement de trois plans qui conclut les différents témoignages de centenaires : un plan montre une centenaire pleurant, un deuxième plan un visage d’enfant la regardant, puis un troisième présente une route sinuant vers l’horizon, symbole du chemin parcouru par les anciens et de celui que parcourront les nouvelles générations.

Ces figures de style visuelles sont la forme la plus apparente d’une poésie visuelle omniprésente dans le cycle. Travaillée via le cadre, le montage, le rythme, cette poésie de l’image donne au cycle une forme presque onirique, brouillant par moment la frontière entre fiction et documentaire. Mais, ce vernis n’efface pas totalement le réel qui apparaît à l’écran. Il trahit plutôt le regard des réalisateur·rice·s sur les habitants, les cultures et la politique.
Poésie nationale
Cette poésie accompagne toujours, plus ou moins en fond, une réflexion politique nationale qui ne pouvait se comprendre qu’en connaissant le contexte général dans lequel les films furent produits et reçus. La Lettonie vue de l’œil d’un oiseau présente de très beaux plans de villes, de rivages, de campagnes, qui peuvent paraître innocents. Mais, en 1985, dans un contexte d’effritement progressif du bloc de l’Est, il a pu être vu comme une réflexion sur le territoire et l’identité lettone s’affirmant face à Moscou.

Les enjeux politiques nés de l’intégration de la région dans l’Union Soviétique furent donc au cœur de la poésie balte. Face à la censure et à l’uniformisation soviétique, elle s’est efforcée d’affirmer l’identité des Estonien·ne·s, Letton·ne·s et Lituanien·ne·s en utilisant l’esthétique même de ceux qui les ont opprimés. Le cycle programmé par la Cinémathèque du documentaire par la BPI s’inscrit alors dans une réflexion géopolitique contemporaine réfutant les revendications territoriales russes, en affirmant l’identité culturelle balte à travers la poésie, et non les armes.








