Le nouveau film de Josh Safdie, poulain à Oscars, nouveau jalon dans la carrière de Thimothée Chalamet, semble d’avantage mainstream que les précédents. Pour des raisons commerciales, sans doute, mais pas seulement.
Marty Supreme, épopée 50’s d’un jeune prodige du tennis de table à New York, semble être la continuation de plusieurs nouvelles réalités hollywoodiennes. D’abord, il est advenu comme ce que l’on pourrait appeler un chef d’œuvre par décret, dans la droite lignée de The Brutalist il y a un an. Il y a bien sûr des points communs narratifs. Les deux films se passent à la même période, au même endroit, tous deux avec un tropisme post Shoah, et une relation à un riche mécène mal intentionné. Ce sont surtout deux œuvres qui ont été médiatiquement déclarée comme de grands films d’auteurs qui marqueraient l’année. Bien avant que quiconque ait pu les voir. Le fruit d’une campagne marketing amphigourique, bien sûr, mais pas seulement. L’assèchement général du cinéma d’auteur américain met désormais sur les épaules de chaque potentiel bon film la pression de sauver l’idée même de cinéma d’auteur.
Ensuite, Marty Supreme peut également être lu comme la suite d‘Un parfait inconnu, le biopic de Bob Dylan réalisé par James Mangold. Là encore, même lieu, même période, même séduction chaude et veloutée d’un New York vintage. Surtout, même acteur. Même fiction organisée autour d’une individualité prodigieuse, d’un égo tectonique et des dégâts qu’il cause à son entourage. Sauf qu’à la nonchalance paresseuse de Zimmerman, Marty répond avec une frénésie industrieuse. Enfin, plus ou moins.

Spirale d’angoisse
Pour être un film hollywoodien et un poulain à Oscar, Marty n’en est pas moins un film d’un frère Safdie. Ainsi comme dans Good Time et Uncut Gems, le héros doit absolument trouver de l’argent en peu de temps. Et la fiction doit trouver mille manière de le faire échouer pour que la mise en scène puisse déployer sa spirale d’angoisse. Seulement dans les deux films précédemment cités, les enjeux – un frère en prison et des dettes de jeu à rembourser – étaient chargés d’une intensité dramatique plus urgente. Il était clair que le héros pouvait mourir. Ici, Marty doit trouver son argent pour aller disputer un championnat de tennis de table au Japon.
Le cinéma safdien se trouve traversé d’un esprit de légèreté et aborde un ton rigolard qui n’était pas là avant. Certaines péripéties s’autorisent même à verser franchement dans le burlesque. Comme lorsqu’une baignoire tombe à travers le plancher d’une chambre d’hôtel, ou lorsqu’une voiture détruit une maison. Par sa tonalité, Marty Supreme est en miroir parfait d’Uncut Gems. Dans ce dernier, le héros interprété par Adam Sandler semble prendre à la légère une situation dont la violence va finir par lui péter au visage. Au contraire, dans Marty Supreme, des personnages anxieux se heurtent à une réalité qui n’en finit pas de n’être pas si grave.
Family Friendly
Comment expliquer cette inversion ? La dimension industrielle joue évidemment son rôle. Uncut Gems était une production plus mince pour Netflix, par des Safdie à l’époque encore auréolés d’un certain souffre de jeunes auteurs frondeurs. Marty Supreme est un film pour les oscars qui ambitionne de toucher un plus grand public. Difficile de se défaire de la sensation d’assister à un Uncut Gems pour toute la famille.
Même le tempo, insoutenable dans le premier, s’autorise pauses et variations dans le second. Tout semble avoir été fait pour le rendre plus agréable et plus digeste, pour peu que le spectateur n’ait pas le temps ou l’énergie de faire face à de la radicalité esthétique. Peut-être aussi qu’une forme de sérénité préside à cet adoucissement. Josh Safdie, à l’inverse de Marty Mauser, n’est plus un jeune premier qui doit faire ses marques. Mais une figure d’avantage installée qui peut maintenant s’offrir le luxe de plaisanter avec les figures de son propre cinéma.

Uncut Love
C’est aussi que dans Marty Supreme survient ce qui était jusque là absent des films précédents : une relation. La fiction safdienne était autre fois organisée autour de la spirale d’une individualité centrale, où les autres personnages n’étaient que des relais ou des échos. Ici, Rachel, brillamment interprétée par Odessa A’zion, parvient à pirater le logiciel de Marty, par une roublardise assez spectaculaire. Elle s’impose comme second sujet dans cette fiction, et reconfigure le récit. Plutôt qu’un thriller angoissant, Marty Supreme devient alors, pourquoi pas, une romcom. Un plan, très beau car très furtif, où les deux héros échangent un sourire complice alors qu’ils foncent à travers un champ de maïs, le laisse entendre.
Uncut Gems commençait par un plan numérique à l’intérieur du colon du personnage principal. Ici aussi, le film s’ouvre sur un plan numérique, mais qui montre cette fois une fécondation. Ainsi, le héros safdien n’est plus solitaire…








