CINÉMA

« Little Trouble Girls » : Le corps adolescent sous le poids du sacré

Little Trouble Girls © ASC Distribution

Little Trouble Girls est le premier long-métrage d’Urška Djukić. Elle y explore l’éveil du désir, du corps et de la conscience chez une adolescente confrontée aux normes sociales et religieuses. Par une mise en scène minimaliste et sensorielle, elle fait de la pudeur et du silence les véritables lieux de l’émancipation.

Lucia (Jara Sofija Ostan) est une adolescente slovène introvertie. Elle rejoint le chœur de son école, un espace structuré par la discipline et la religion. Sa rencontre avec Ana-Maria (Mina Svajger), plus affirmée, et libre dans sa manière d’habiter son corps et son image, agit comme un point de bascule. À mesure que leur relation se développe, Lucia se retrouve confrontée à des sensations et des désirs qu’elle ne sait ni nommer ni contenir. Ce trouble intime perturbe l’équilibre de la chorale. Selon le geste de la réalisatrice, le passage à l’âge adulte ne repose pas sur des événements spectaculaires. Il s’agit d’une série de mutations intérieures presque imperceptibles. La caméra s’attarde sur les visages, capte les hésitations, les regards fuyants ou insistants. Elle transforme chaque soubresaut en indice d’un bouleversement plus profond. Lucia ne devient pas soudainement une autre : elle apprend, lentement, à habiter un corps devenu visible, à elle-même comme aux autres.

Little Trouble Girls © ASC Distribution

Embrasser des espaces d’émancipation

Le chant du chœur occupe une place essentielle dans ce processus. Les voix adolescentes, puissantes mais encore fragiles, offrent un espace d’expression que les corps n’osent pas encore investir pleinement. Elles traduisent une affirmation possible, à la frontière de l’enfance et de la féminité. Ce travail sonore remarquable de Julij Zornik prolonge la logique du film. Les silences ne sont jamais vides, ils contiennent ce qui ne peut être formulé. Les regards, les respirations, les suspensions deviennent aussi importants que les mots. La mise en scène repose sur cette économie expressive, où chaque geste prend une densité nouvelle. Le film montre ainsi que l’émancipation commence souvent dans des formes indirectes, là où la parole reste encore incertaine.

Grandir sous le regard des autres

Le cadre lui-même traduit la pression exercée sur le personnage. Lucia évolue dans des espaces contraints, partagés, où l’intimité est rare. La présence constante des autres — famille, figures religieuses, camarades — inscrit son expérience dans un réseau de normes implicites. Le rapport au corps devient indissociable du regard social qui le définit et le régule. La religion, en particulier, impose une lecture morale des transformations physiques et émotionnelles, renforçant la confusion du personnage face à ses propres sensations. Certaines visions cristallisent cette ambivalence, notamment celle d’un corps masculin nu qui suscite simultanément fascination et inquiétude. Le désir apparaît alors comme une expérience profondément déstabilisante, qui échappe aux cadres rassurants de l’enfance.

Little Trouble Girls © ASC Distribution

La force du film réside dans sa capacité à conférer une portée décisive aux gestes les plus ordinaires. Un regard soutenu, une posture modifiée, une initiative discrète deviennent autant d’actes d’affirmation. Urška Djukić refuse toute démonstration appuyée. Elle privilégie un minimalisme qui permet aux émotions d’émerger sans contrainte, et d’avoir l’espace d’être interprétées. Cette retenue donne au film sa justesse. Lucia reste parfois difficile à cerner, opaque même, mais cette opacité reflète l’état transitoire qu’elle traverse. Elle ne possède pas encore les outils pour se définir clairement. Le film accompagne ce processus sans chercher à le résoudre, acceptant que certaines évolutions demeurent incomplètes, fragiles.

Montrer ce qui ne peut encore se dire

En creux, Little Trouble Girls interroge les mécanismes du silence qui entourent l’éveil du corps et de la sexualité. La gêne, la honte et l’absence de langage contribuent à maintenir ces expériences dans l’invisible. En choisissant de filmer les hésitations plutôt que les certitudes, la réalisatrice rend perceptible ce qui échappe habituellement à la représentation. Le film ne cherche pas à produire un récit explicatif, mais une expérience sensorielle maladroite fidèle à cet âge incertain. Cette approche confère à l’ensemble une grande douceur, mais sans jamais atténuer la violence symbolique des normes qui s’exercent sur Lucia.

Sans effets de style, le film parvient à restituer la complexité du passage à l’âge adulte avec une précision remarquable. Par la délicatesse de sa mise en scène et le poids conféré aux silences, il fait émerger une vérité essentielle : grandir ne consiste pas seulement à comprendre ce qui arrive. Cela consiste à apprendre, progressivement, à exister dans un monde qui ne laisse pas toujours la place de le dire.

Little Trouble Girls, un film d’Urška Djukić. En salles le 11 mars 2026.

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