Peut-on encore partir en vacances à l’autre bout du monde ? Le géographe Rémy Knafou analyse les conséquences de l’hypertourisme sur nos sociétés et dessine des pistes de réflexion pour repenser le voyage.
Depuis le Front Populaire et les premiers congés payés, le tourisme a fait sa révolution. D’abord réservés à une infime minorité, les départs en vacances se sont, au fil des ans, généralisés grâce aux différentes réformes poussant à 5 semaines le nombre de congés obligatoires pour les salariés. Désormais, en France, 60 % des ménages partent en vacances chaque année. Cette progression des flux de voyageurs et l’augmentation des capacités d’accueil des destinations dites touristiques caractérisent ce que Rémy Knafou nomme l’hypertourisme. Dans cet essai, l’universitaire, docteur en géographie et auteur de Réinventer le tourisme, déploie ce concept théorique pour décrire les mécanismes qui font basculer le voyage dans la démesure.
Le voyage, nouveau marqueur identitaire
Construit en deux parties, l’essai s’articule d’abord autour d’une démonstration des composantes de l’hypertourisme. Au centre de cette pratique, le fait que la consommation soit devenue « le premier moyen d’expression de l’individu et de construction de son identité ». Influencé par les réseaux sociaux, le voyage devient un marqueur d’identité fort, une quête de sens captée par l’industrie du tourisme. En citant des exemples précis tels que Barcelone ou Les Cyclades, le géographe démontre comment l’ère moderne a fait des vacances non un désir mais un besoin organisé autour d’un « hédonisme décomplexé », une piste de réflexion particulièrement pertinente pour comprendre les ressorts du phénomène touristique.
Moins complète, la seconde partie s’attarde sur les initiatives de certains gouvernements et localités pour tenter d’échapper à ce nouveau fléau. À Amsterdam, la ville limite le nombre de nuitées touristiques quand en Tyrol du Sud, la taxe touristique finance la gratuité des transports en commun. Parmi les alternatives au tourisme de masse ; le tourisme réflexif. Ce concept introduit par Rémy Knafou désigne la prise de conscience par les touristes eux-mêmes de l’impact de leurs pratiques sur un espace donné.
Au cœur de cet essai, le géographe laisse apparaître une tension théorique. S’il prône un tourisme qui échappe à la folie des grandeurs et qui répond au mantra « accueillir moins mais mieux », Rémy Knafou pense néanmoins le voyage comme une forme de vie « essentielle » à laquelle chacun doit pouvoir prétendre. Or, si l’hypertourisme existe, la pratique du voyage reste, à l’échelle de la planète, minoritaire. Comment ainsi imaginer demain un tourisme responsable avec 7 milliards de voyageurs ? Comment inciter les vacanciers à limiter leurs déplacements touristiques alors que, rien qu’en France, plus de 15 millions de personnes rêvent de partir en vacances ?
Problème aux multiples facettes (éthique, sociale, environnementale…), l’hypertourisme apparaît ici dans ce qu’il a de plus menaçant pour notre monde. De l’aveu même de l’auteur, c’est la pire manifestation d’un capitalisme dérégulé. Un livre, à mettre entre toutes les mains, en particulier dans celles de ceux qui pensent déjà à la destination de leurs prochaines vacances.








