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Rencontre avec Kiddy Smile : « J’aime bien me définir comme un artiste agitateur »

Rencontre avec Kiddy Smile : « J’aime bien me définir comme un artiste agitateur »
Kiddy Smile © André Atangana

Ce 13 février, Kiddy Smile, artiste agitateur et pluridisciplinaire comme il le dit lui-même, signe un nouvel EP de cinq titres : Repris de Justesse, un retour introspectif à la musique.

Jury des trois premières saisons de Drag Race France, DJ lors de la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques de 2024 ou encore personnage phare de la ball culture parisienne, Kiddy Smile est devenu l’une des figures essentielles de la scène queer européenne. Mais c’est aujourd’hui sur sa carrière musicale qu’il se concentre avec la sortie de son nouvel EP Repris de Justesse, ce 13 février. Beaucoup plus personnel et entièrement en français, il marque une rupture avec son dernier projet datant de 2022 déjà : Paris’ Burning, Vol.1.

C’était en décembre 2025 que le public de l’artiste a pu découvrir le premier titre de Repris de Justesse, «  DMQTMA (Dis-moi que tu m’aimes)  », accompagné d’un clip qui annonçait déjà la couleur. On l’y voit notamment embrasser le sosie d’un homme politique qu’on connait bien. Cet EP révèle alors un nouvel aspect de la personnalité de Kiddy Smile qui laisse pour un moment sa casquette de performeur de côté pour se dévoiler à son public dans sa langue maternelle.

Tu es chanteur, DJ, danseur, militant… La liste est longue. Comment te présenterais-tu en quelques mots ?

Je dirais que je suis un artiste qui aime bien raconter des histoires sur la lignée de ceux qui se sont présentés avant moi et qui partagent mes identités. J’aime bien aussi me définir comme un artiste agitateur car j’aime que ce que je produis fasse réfléchir et se poser des questions. Ça m’exaspère un peu quand on fait la liste de tout ce que je fais, je préfère juste dire que je suis un artiste pluridisciplinaire.

Ton nouvel EP Repris de Justesse est sorti le 13 février. Comment ce projet est-il né ? 

Ça vient d’une envie profonde d’écrire dans ma langue maternelle. J’ai un master de lettres modernes, il fallait que ça se ressente dans l’écriture et que ce soit un jeu pour moi de me reconnecter au français. L’anglais m’a permis d’avoir une posture plus internationale, mais c’était un choix par défaut car ce n’était pas facile de parler d’amour homosexuel en France. La langue française est très genrée, donc on sait directement de quoi on parle. L’anglais s’est imposé comme une possibilité pour moi de parler de mes expériences amoureuses en restant dans un flou à propos de qui je parlais.

L’anglais s’est imposé comme une possibilité pour moi de parler de mes expériences amoureuses en restant dans un flou à propos de qui je parlais.

J’avais aussi envie de me dévoiler car je me suis rendu compte qu’il y avait pas mal de choses que j’avais du mal à partager. C’est également un retour aux sources, dans l’environnement dans lequel j’ai grandi, et à la musique que j’écoutais, qui était très urbaine, plus rap et un peu sombre. Ce n’est pas un projet né sur un coup de tête. Certaines chansons existent depuis quatre ans. J’ai rencontré des personnes qui m’ont poussé à le faire. On y a beaucoup travaillé avec les producteurs et les chansons ont été remaniées. Je suis très fier de ce projet, il est très introspectif. 

Qu’est-ce que le titre Repris de Justesse évoque pour toi ?

Cela vient du livre Repris de Justesse de Yazid Kherfi. Ça parle de quelqu’un qui a grandi dans une cité et qui s’est senti inéluctablement entraîné dans une vie délinquante. C’est un tourbillon dans lequel je me suis aussi senti pris. J’ai eu la chance que les arts me sortent de tout ça. Ça a commencé par la danse, puis le stylisme et la musique, et ça m’a permis d’être extirpé de mon quartier et de découvrir Paris. J’ai pu transformer une passion en métier et rencontrer d’autres artistes qu’on ne rencontre pas spécialement dans les quartiers.

Le titre fait aussi écho avec «  repris de justice ». Je ne me suis jamais caché de mon passé de délinquant. J’ai grandi dans une cité et, à un moment, je refusais d’être une victime et c’est passé par des actes de rébellion. Il y a beaucoup de choses prédéterminées quand tu grandis dans un quartier. Si tu ne rentres pas dans le moule, très vite, on te jette, donc tu n’as pas beaucoup d’options à part la délinquance.

As-tu été effrayé par la sortie de ce projet dans lequel tu te dévoiles davantage ?

Pas vraiment car je ne suis pas avec les gens quand ils écoutent ma musique. Ce qui m’effraie le plus c’est que j’ai toujours été sur scène avec des troupes. Là, ma volonté, c’est d’être plus direct avec le public et d’être seul avec moins d’apparats. Ça me pousse à réfléchir à qui je suis sans ma communauté et sans mes costumes.

Cet EP montre une autre facette de ta personnalité. À quoi est-ce qu’on peut s’attendre pour la suite de ta carrière musicale ?

Pour l’instant, j’ai un album en cours. J’ai envie d’aller jusqu’à cette étape même si aujourd’hui beaucoup se demandent si ça vaut encore le coup d’écrire un album. L’album, c’est un livre, il y a des chapitres dedans, un début et une fin. Je pourrais être un artiste qui ne fait que des nouvelles, mais ça ne m’intéresse pas.

Ensuite, je n’abandonnerai absolument pas la musique électronique. Ça fait partie de ce que j’aime et de mon ADN. J’y reviendrai dans l’album en essayant de l’allier au français. Avant tout, je suis artiste, ça veut dire muter, donc qui j’étais hier ce n’est pas qui je serai demain. Ce que je trouve beau, c’est d’expérimenter et de trouver d’autres médiums pour parler de soi ou de sa vision du monde. 

Tu te définis comme un artiste pluridisciplinaire. Est-ce important pour toi de te diversifier ?

Je pense qu’il faut rester curieux en tant qu’artiste. Par exemple, je regarde beaucoup ce qu’il se fait en intelligence artificielle même si dans mon cœur je suis foncièrement contre. Je me dois de me tenir au courant de ce qui se fait et de l’utiliser comme outil même si c’est pour le critiquer. Je ne peux pas passer à côté. En tant qu’artiste autoproduit qui n’a pas énormément de moyens, il y a beaucoup de choses simplifiées et plus accessibles avec l’intelligence artificielle.

On te connaît également pour tes prises de positions politiques. À quel point cela a pu t’impacter pendant l’écriture de cet EP ? 

J’estime que tout est politique. Être apolitique, c’est déjà politique. Je parle d’amour et je suis une personne queer et noire donc ça se ressent dans mes relations amoureuses. On est dans un système profondément raciste et misogyne et donc homophobe. Chaque interaction que j’ai avec le monde est teintée de ça. Par exemple, aller chez le barbier, ce qui est assez facile pour beaucoup de monde, devient pesant pour moi. C’est un espace d’hypermasculinité donc de potentielle homophobie. Il faut que je baisse le volume sur qui je suis car la moindre des choses peut te faire te dire « est-ce que je me mets en danger ? ». Le simple fait de se faire couper les cheveux devient politique.

Dans le clip de «  DMQTMA (Dis-moi que tu m’aimes)   », on te voit embrasser le sosie d’un homme politique français. D’où l’idée est-elle venue ?

L’idée était de parler d’homonationalisme et de faire un clin d’œil à ma discographie house. L’homonationalisme, c’est la tendance que les personnes homosexuelles ont à adhérer aux idées de l’extrême droite. Elles se laissent séduire et voient l’extrême droite comme quelque chose qui pourrait les protéger des attaques de personnes noires ou musulmanes. J’ai voulu parler de l’hypocrisie des hommes politiques qui essayent de séduire un électorat gay et surtout blanc en priorité. Ça relève de l’utilisation capitaliste : on se sert de vous et on vous jette. Donc, pour moi, la figure du vampire s’est vite représentée comme le symbole de l’extrême droite avec quelqu’un qui incarne un personnage politique en m’embrassant et me laissant pour mort. Je me suis aussi inspiré du clip de « You Are My High » de Demon qui correspond à la musique qui se jouait lors de mon premier baiser. 

J’ai voulu parler de l’hypocrisie des hommes politiques qui essayent de séduire un électorat gay et surtout blanc en priorité.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

J’ai coréalisé un court-métrage avec Anne Cutaia de dix-sept minutes qui s’appelle Dear Mother. Il raconte l’histoire de Nikki Gucci, la pionnière de la ballroom scene française. C’est une lettre d’amour à cette dame incroyable qui a tout donné à cette communauté mais qui est dans une grande situation de précarité. Le but est aussi de sensibiliser autour de ce que veut dire faire partie d’une communauté vibrante et de vieillir. Il n’est pas sorti mais j’aimerais organiser une séance de visionnage. J’aimerais aussi beaucoup trouver le moyen de le transformer en long-métrage. Ça serait, pour moi, la suite logique après un album.

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