Étonnant premier film du réalisateur chilien Diego Céspedes, Le Mystérieux Regard du flamant rose est un éloge à l’amour et à la famille choisie. Il a remporté le prix Un Certain Regard au festival de Cannes 2025.
Doux mélange entre le western et le récit d’initiation, Le Mystérieux Regard du flamant rose (La misteriosa mirada del flamenco) ne laisse personne indifférent·e. L’intrigue est située au début des années 1980, dans un coin reculé du Chili, aux abords d’une ville minière frappée par une mystérieuse maladie mortelle. À travers les yeux de Lidia, une jeune fille de 11 ans recueillie par une famille flamboyante, le film explore la question du sida, des mythes et croyances qui l’ont entouré, de la violence entre les communautés, et de l’emprise. Diego Céspedes choisit la voie de la solidarité joyeuse pour esquisser une galerie de personnages subtils et hauts en couleur.
Un western flamboyant
Cette année, le western est au goût du jour. Ce genre, né dans les années 1950, célèbre la conquête de l’Ouest des États-Unis et a contribué à la mystification de cet événement. Aujourd’hui, de nombreux films jouent avec les codes du genre et se les réapproprient. C’est le cas de l’excellent Pile ou Face d’Alessio Rigo de Righi et de Matteo Zoppis, sorti début 2026, et qui réinterprète le western spaghetti.
Ainsi, Le Mystérieux Regard du flamant rose présente une trame narrative qui rappelle celle du western classique. Dans ce village fantôme perdu milieu du désert chilien, deux communautés et deux gangs, s’opposent. D’un côté, une famille qui tient un cabaret queer, foyer de plusieurs femmes trans ; de l’autre, d’anciens mineurs de cuivre, eux aussi abandonnés par leur pays et leur famille. La musique de Florencia Di Concilio rappelle les westerns de John Ford ou de Clint Eastwood. À travers la caméra de Diego Céspedes, le genre se transforme, s’hybride. Au milieu des bottes de cuir, des flingues et des longs regards menaçants, s’invitent le fantastique, le slapstick, l’extravagance queer baroque qui évoque l’iconique Priscilla, folle du désert.

La peste gay
Tout au long du film, les personnages sont confrontés à une mystérieuse maladie qui se propage comme une traînée de poudre. Cette « peste », comme iels l’appellent, provoque une dégénérescence progressive du corps et des lésions sur la peau. Une allégorie du sida, et plus largement du VIH, ce virus qui, dans les années 1980, s’est propagé massivement à travers le globe. À cette époque, l’absence de traitement condamnait les personnes infectées à une mort certaine et douloureuse. Mamá Boa l’explique à Lidia : « Il n’y a pas de remède, même dans les pays riches. »
Le Mystérieux Regard du flamant rose traite des discriminations et de la stigmatisation que subissent les personnes queer face à l’épidémie. La communauté du cabaret devient rapidement la cible des peurs et fantasmes collectifs. Ses membres sont montré·e·s du doigt, insulté·e·s de « pestiféré·e·s ». Un rappel au passé, lorsque le sida était alors appelé « le cancer gay ».
Tout au long du film, la maladie prend une dimension mystique. Dans le village, une rumeur affirme qu’elle se transmet par un simple regard. La mère de Linda, Flamenco, est la cible des accusations. Son ancien petit ami, Yovani, la poursuit pour l’avoir contaminé, et ira jusqu’à lui crever les yeux. Afin d’empêcher plus de contamination, les mineurs imposent une mesure radicale. Ils font irruption dans le cabaret et bandent les yeux de ses occupantes. En résulte une scène de combat, qui fait basculer le registre du film dans le comique, voire l’absurde.
Cette dimension mystique finira par être déconstruite. Lidia recevant une réponse certes crue, mais expliquant la manière dont se transmet la maladie. Un geste audacieux de la part du réalisateur. Il démystifie ainsi le sida et le ramène à ce qu’il est réellement : une maladie alors incurable, douloureuse, et qui entraîne à une fin tragique.
Famille choisie
Plus qu’un refuge, le cabaret est un point d’ancrage. Il offre une seconde naissance à celleux qui n’ont plus d’autre famille que celle qu’iels se sont créée. Une famille de « pestiférées », ainsi que les appellent les habitants du village. Mamá Boa, Leona, Estrella, Flamenco : chacun·e se voit offrir un nouveau nom, qui célèbre ses caractéristiques personnelles. Un moyen de tirer un trait sur le passé, et de partager une tendre issue faites des rencontres humaines fondées sur l’amour. Lorsque Mamá Boa présente Flamenco lors du concours de Miss Alaska, elle le décrit comme : « Un bel homme le jour, et une femme encore plus belle la nuit. »
Diago Céspedes souligne : « Nous avons utilisé la terminologie de l’époque. […] Le terme « travesti » était le seul utilisé couramment […]. Dans le film, le mot pour s’appeler est maricones (pédés). Au sein de la communauté, ce mot n’est pas offensant, mais plutôt un argot culturellement spécifique. »
De plus, la famille choisie va même au-delà des murs du cabaret. Face aux intimidations des autres enfants du village, Lidia se réfugie auprès de Julio. Comme un frère de cœur, il lui apprend à faire de la moto. Car même dans la tragédie, c’est la famille que l’on se choisit qui permettra de résister à la haine. Un conte doux, tendre et cruel qui témoigne d’une maturité remarquable pour un beau premier film.
Le Mystérieux Regard du Flamant Rose de Diego Céspedes (Arizona Films, 1h48), en salles le 18 février 2026.








