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Rencontre avec Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon : « La vie de Laurent est construite de la vie des autres »

© Lea Rener

Après un premier film en 2022, Mourir à Ibiza, le trio de réalisateurs signe un deuxième long-métrage, sorti le 31 décembre dernier. Laurent dans le vent suit la trajectoire d’un personnage à la dérive, au cœur d’une vallée montagneuse.

Laurent dans le vent nous embarque dès son premier plan. Un personnage flotte dans le vide, et atterrit dans une vallée. Laurent ne semble avoir ni passé ni futur. À 29 ans, c’est une page blanche. Arrivé dans cette station de ski hors-saison, Laurent fera plusieurs rencontres, et s’entourera de personnages aussi seuls que lui. Particulièrement perméable à son environnement, Laurent incarne à la fois l’errance et un désir d’une plus grande liberté dans notre manière d’habiter et de relationner les un·e·s avec les autres.

Est-ce que ce personnage a toujours eu 29 ans ?

Mattéo Eustachon : Au début de l’écriture, il avait 27 ans il me semble. Ensuite il en a eu 28, et il a fini par en avoir 29.

Anton Balekdjian : Mais il a toujours eu pas loin de 30 ans. Car l’approche des trente ans, c’était une sous-tension, son problème dans la vie. Il fallait qu’il n’ait pas travaillé depuis longtemps. En même temps, il ne fallait pas que ce soit une crise de la trentaine. Du coup, au fur et à mesure, on a précisé ça. Et puis on est est tombés à 29 ans.

Est-ce que vous aussi vous êtes travaillés par la fin de la vingtaine, et l’approche de la crise de la trentaine ?

L.C. : Par l’âge en général, oui.

A.B. : On s’est beaucoup inspirés de gens autour de nous qui avaient cet âge-là. Des personnes pour qui s’approcher de trente ans signifiait n’avoir toujours pas trouvé la moindre chose sur laquelle ils pourraient se reposer pour se dire : «  Ma vie ressemblera à ça.  », alors que des amis à eux avaient des enfants, et commençaient à pouvoir se définir par un métier.

M.E. : Après, en ce qui nous concerne, si on n’avait pas le cinéma, on pourrait se retrouver dans ce petit vertige. Je pense que ce n’était pas non plus uniquement des gens autour de nous : c’était aussi forcément quelque chose que l’on pouvait sentir.

A.B. : On a quand même échappé à la détresse que l’on voyait chez les autres, parce que l’on avait une chose à laquelle s’accrocher. Et que le personnage était quand même dans une détresse autrement plus grande que la nôtre.

M.E. : Je pense qu’il y a aussi quelque chose de propre à notre époque. On est un peu moins attachés à garder un métier pendant plusieurs années. Du coup, il y a potentiellement plus de périodes de doutes, où tu as l’impression de ne pas savoir quoi faire, d’être un peu perdu·e.

Je me demande aussi s’il n’y a pas eu, avec la crise du Covid, une espèce de backlash existentiel pour notre génération. Pendant le confinement, les gens pensaient que l’on allait réinventer quelque chose de nouveau. En voyant Laurent, je me suis dit qu’il incarnait l’errance, la perdition, mais également une forme de recherche. Laurent cherche à réinventer des formes nouvelles, d’habiter, et de relationner avec les autres.

A.B. : Je pense aussi que Laurent cherche un monde hors du travail. Le Covid, a été bizarre pour cela, parce qu’il y a une partie de la population qui s’est mise à vivre soudain hors du monde du travail. Et une autre, plus précaire, qui s’est retrouvée encore plus violemment qu’avant, dans le travail.

Et il y a donc une évidence de la solitude qui est aussi est, je pense, très forte. Car le Covid a poussé des dynamiques qui existaient depuis longtemps à leur paroxysme. Il y a plein de gens qui ont un peu craqué, à ce moment-là.

Et vous, à cette époque, vous étiez en école de cinéma  ?

L.C. : On a été très chanceux, parce que pendant le Covid, on venait de tourner nos films de fin d’études [ndlr : Mourir à Ibiza (Un film en trois étés)], et on a été confinés à l’école. On pouvait donc travailler sur les films que l’on venait de faire. On n’était pas du tout isolés. Ça a renforcé la dynamique de groupe qu’il y avait dans l’école. C’est-à-dire que l’on était encore plus ensemble, en train de travailler ensemble, de vivre ensemble… C’était un moment spécial. Je pense qu’il n’ y a pas beaucoup de gens qui ont vécu un confinement comme ça.

D’ailleurs, dans Laurent dans le vent, même si Laurent est un personnage isolé, il y a une forme d’ode au collectif. C’est quelqu’un qui veut toujours être entouré.

A.B. : Je pense que tous les trois, au-delà même du cinéma, nous avons un idéal, disons un peu plus politique, de vie collective et de travail collectif. Et l’on se pose beaucoup la question de comment parvenir à vivre les choses et à prendre des décisions collectivement. On a imaginé un personnage qui était arrivé à un stade de sa vie où il était très isolé.

Au début du film, Laurent n’a plus aucun univers social, et il se retrouve à vivre au sommet d’une montagne déserte, hors-saison. On s’est dit que ce serait beau que ce personnage-là, tombe alors sur d’autres gens, eux-mêmes très isolés.

Par ailleurs, le fait qu’il y ait une station de ski, cela enferme les gens chacun dans leur petit monde, alors qu’ils ne sont pas si loin les uns des autres. Tous ces gens dans le même film, c’était déjà une ode aux rencontres, au collectif, aux relations désintéressées aussi.

J’ai l’impression qu’il y a une tension entre le fait d’être figé, la mort – notamment avec la vieille dame qu’il rencontre au début -, et le mouvement, la circulation. Et je trouve que le film subvertit un peu la sociabilité que l’on peut prêter à ce genre de territoire dit « rural ». Quelque part, Laurent crée des liens qu’il ne pourrait sûrement ne pas créer s’il avait un CDI à Paris, dans un milieu urbain, où le rapport aux gens est beaucoup plus figé, et peut-être plus transactionnel, aussi.

L.C. : C’est quelque chose sur lequel on a pas mal buté par rapport au personnage. Au début on restait bloqués sur la dépression de Laurent. Mais on sentait que ça le réduisait à quelque chose d’un peu apathique et de renfermé sur soi. Au moment où l’on s’est autorisés de se dire : « OK, il peut être mal, mais en même temps, il a quand même un élan très fort d’aller vers les autres », là, j’ai l’impression que le film s’est débloqué à l’écriture. On peut être mal tout en ayant encore plus envie d’aller vers les autres, voire de manière parfois étrange, ou un peu insistante. D’y aller un peu trop.

A.B. : Je ne sais pas si je généraliserais autour de la notion de rural. Car là, c’est quand même un territoire particulier, comme bien d’autres, et que l’on appelle un peu tous «  rural  », dès que l’on se trouve en dehors d’une ville. La ville a été violente pour Laurent, tout comme pour beaucoup d’autres personnes. Avec Laurent dans le vent, on recrée un univers de contes. La vraie vallée ne ressemble pas tout à fait à ça. Il y existe beaucoup d’autres modes de sociabilité, qui ne sont pas du tout dans le film. Les gens vivent réellement d’une manière particulière.

M.E. : La différence, c’est qu’il est obligé d’entretenir de bons liens avec les seules personnes qu’il rencontre, puisqu’il n’y a pratiquement qu’elles.

A.B. : Oui, on pousse les logiques à l’extrême quand-même. Et ce qui est touchant, c’est que la moindre personne que Laurent rencontre, il va décider arbitrairement de partager sa vie avec, d’une manière ou d’une autre. Pour lui, il s’agit de savoir comment la personne en face va s’en saisir, et va plus ou moins lui faire une place dans sa vie – et potentiellement l’utiliser. On a un peu créé tous les modes différents de ce phénomène. Laurent va se faire utiliser et en échange, lui, il va s’approprier un peu la vie de l’autre. On trouvait ça beau comme façon de dire des relations. Et qu’à chaque fois, cela ne se construise pas tant dans le conflit que dans l’espèce de collaboration autour d’un projet plus ou moins possible, absurde, grave, drôle.

La notion de hors saison est très importante dans Laurent dans le vent.

L.C. : La station de ski est un lieu qui est pris dans une logique de marché, ce qui fait qu’elle est un petit peu abandonnée durant toute l’année. C’est cela qui nous intéressait dans ce lieu. Vu qu’il y a de moins en moins de neige, ces endroits vont devoir être réinvestis autrement.

La scène du tire-fesses avec l’enfant est très drôle. Laurent incarne une forme de rejet des règles qui codifient les lieux et les rapports. On se rend compte que la station de ski est un lieu très ritualisé.

A.B. : Dès le début, on s’est dit que le film serait un peu coupé en deux. Il y aurait une première partie hors saison, et une seconde partie en saison. Et comme la station hors saison est son refuge, son habitat au début du film, lorsque la logique de tourisme et de marché reprend alors, lui perd sa place, instantanément. Il se fait jeter de son appart’ parce que les touristes viennent l’occuper en payant, alors que lui l’occupe gratuitement.

Tout d’un coup, il doit retravailler. Renaissent alors en lui tous les rejets et les angoisses qu’il avait par rapport à cet univers du travail. Lui faire rejeter un enfant capricieux, c’est une scène marrante pour raconter cela. C’est quand même plus spectaculaire. Ça lui renvoie à un truc un peu plus nerveux par rapport au travail. C’est impossible pour lui. C’est une allergie.

Il y a une forme de plasticité dans le visage du comédien (Baptiste Perusat). Il y a des moments où il a l’air très jeune et d’autres, plus âgé. Est-que c’était un choix conscient d’éclairage, de mise en scène, d’écriture  ?

A.B. : C’est plus par rapport au choix de l’acteur. Nous, on n’a pas influencé ça avec du maquillage et de la lumière.

M.E. : On l’a aussi choisi pour cela : parce qu’il avait un air très, très juvénile, beaucoup plus que dans le film. C’est pendant le tournage que l’on s’est rendu compte qu’il avait mille visages. Il pouvait vraiment passer par une multitude de personnages. À l’écriture aussi, je pense que l’on s’amusait avec cela. On disait, pour rigoler : « Laurent, le moniteur de ski, Laurent, le petit frère. ». On trouvait cela marrant de lui inventer plein de rôles différents.

L.C. : Baptiste s’adaptait beaucoup en fonction de qui il avait en face. Il se mettait au niveau de chacun·e. Le personnage une telle page blanche qu’il se fondait avec la personne en face.

A.B. : C’est marrant parce qu’il a un physique très… Comment dire ? Il incarne une forme de blanchité. Il n’exprime pas grand-chose, et tout d’un coup, il peut être très explicite. Son prénom est aussi un peu trop vieux pour lui. Et l’on a l’impression que, bien qu’il ait l’air très jeune, tout est déjà derrière lui. Cette ambiguïté permanente nous faisait rire.

Y a-t-il des personnages de cinéma à la dérive ou en errance, comme Laurent, qui vous inspirent ou vous ont inspiré pour Laurent dans le vent  ?

M.E. : Le personnage de Victor Baton, dans le livre Mes amis d’Emmanuel Bove. Il y a aussi un film dont on ne parle jamais en interview, c’est Noi Abinoi, un film islandais de Dagur Kari. Sinon, Hannah Ha Ha de Joshua Pikovsky et Jordan Tetewsky ; et tout le style Mumblecore en général. C’est un style hyper précis sur les jeunes de 30 ans qui parlent de leurs problèmes.

A.B. : Les premiers films des frères Safdie. J’ai beaucoup parlé de Joaquin Phoenix dans Two Lovers. Le personnage de Scarlett Johansson dans Under the Skin, également. On se disait que Laurent était comme un alien. Sandrine Bonnaire, enfin, dans Sans Toit ni Loi.

M.E.  : Il y a également Night and Day de Hong Sang-Soo. Ce film a un peu la même forme que le nôtre. C’est un personnage qui vient d’arriver en France. Il a sa femme au téléphone, et cela ponctue le récit, un peu comme Laurent et sa sœur. On a dix mille références comme celles-ci, dans lesquelles l’on pioche des mini-trucs. Ce sont mêmes des choses qui nous servent à communiquer entre nous, à nous mettre d’accord.

Est-ce que Laurent est un peu votre alter-ego à tous les trois ? Comment signe-t-on un personnage comme ça, aussi fort, à trois ?

A.B. : Je pense qu’à la base, dans l’écriture, il fallait qu’il nous fasse rire et nous émeuve autant tous les trois.

M.E. : Mais l’on se projetait individuellement dedans de manière différente, quand même.

A.B. : ll fallait que l’on soit tous les trois assez d’accord sur le fait de savoir si, là, ce qu’il fait est marrant ou émouvant. Il arrivait que l’un de nous trouve l’action super émouvante, et un autre disait que non.

M.E. : Je vois ça comme le cercle des couleurs primaires. Ce n’est qu’une petite partie de nous, mais c’est celle qu’on a en commun.

A.B. : C’est un peu notre manière de travailler, globalement. En fait, c’était devenu un concept. On disait : « Un Laurent », ou : « C’est un truc de Laurent. » On sentait que, tout d’un coup, une action lui allait bien, que ce n’était pas quelque chose que n’importe qui ferait, mais que lui faisait. C’était quand même assez abstrait. C’est quand on a découvert Baptiste – dans un court-métrage – que tout cela s’est incarné. Jusque-là, Laurent n’avait pas vraiment de corps, pas vraiment de voix, pas vraiment de physique.

Au bout de combien de temps l’avez-vous découvert ?

A.B. : On a commencé par le voir dans ce court-métrage, et on en a parlé. Cela nous aidait à écrire. On imaginait un peu tous les trois ce mec en écrivant. Au moins, on avait la même personne en tête, mais on n’avait pas encore acté que ce serait lui. On se disait : « Ah oui, ce gars, c’est un bon exemple de quel genre de mec ça pourrait être. » Et après, on l’a vu en casting. Et plein d’autres acteurs. On a beaucoup tourné en rond. On l’a revu plusieurs fois avant de se dire : « C’est lui qui va jouer ce rôle. » Ça a quand même pris du temps, finalement.

Est-ce que le tournage de Laurent dans le vent s’est bien passé ?

A.B. : C’était une révélation. C’est ça qui était fou. On y est quand même allés en ne sachant pas, ni lui ni nous, comment ça allait se passer exactement, ni si on allait y arriver. Du coup, il y avait un défi qui nous excitait énormément. C’était différent du fait de savoir que l’on partait avec un acteur technique, qui serait toujours capable de faire un peu semblant qu’il se passe quelque chose. Avec lui, on ne savait pas vraiment. La peur faisait partie du truc. Et lui aussi, je pense qu’il avait très peur.

C’était fou, parce qu’il change d’âge, et il change d’assurance. C’est bête, mais on a vu naître un acteur sous nos yeux. Il a été capable, à la fin du tournage, de faire quelque chose dont il n’était pas capable au début. C’était hyper impressionnant de le voir composer à ce point-là, de le voir proposer des choses. Il n’y avait rien de plus plaisant que de filmer Baptiste.

Le film rend hommages aux personnes qui prennent des chemins différents.

L.C. : C’est sûr. C’est quelque chose qui était à l’origine du scénario, avec le prisme de la dépression, et de ce genre de virage que tu prends dans la vie. La manière dont, d’un coup, tu changes de chemin, et c’est pour le mieux. Cela peut faire aussi faire peur, parfois. En tout cas, c’est quelque chose qui nous questionnait.

A.B.  : C’est marrant, parce que l’on a commencé en se disant ça, en parlant de ce truc ; et l’on a quand même fini avec un personnage qui n’a jamais trouvé de chemin. On n’a pas raconté l’histoire d’un mec qui se reconvertit, qui arrête son bureau et qui se met à faire du maraîchage.

M.B.  : Non, mais qui cherche à faire un virage. Quand il rencontre le personnage de Fares, il veut partir avec lui à Marseille. Il essaie de choper le rêve de quelqu’un, et de se faire une vie avec lui. C’est là tout l’enjeu : la façon dont sa vie à lui est construite à partir de la vie des autres.

Laurent dans le vent, de Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, en salles le 31 décembre 2025.

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