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Rencontre avec Marie Grimaud : « On espère que le Prix Goncourt des détenus aura la même renommée que le prix Goncourt des lycéens »

Remise du Prix Goncourt des détenus © Centre National du Livre

Quelle politique d’accès à la lecture en prison ? Depuis le protocole interministériel Culture-Justice signé en janvier 1986, la culture est considérée comme un droit fondamental et un levier de réinsertion des personnes en détention. C’est dans ce cadre que s’inscrit  la 4ème édition du prix Goncourt des détenus.

Ce prix littéraire a été créé par le Centre National du Livre (CNL) et le ministère de la Justice, sous le patronage de l’Académie Goncourt. Il permet à 600 détenu⸱es de 45 établissements pénitentiaires de lire et de rencontrer les auteur⸱ices de 15 romans, avant de débattre, délibérer et d’élire un⸱e lauréat⸱e. Cette année, Paul Gasnier succède à Sandrine Collette, avec son roman La collision paru aux éditions Gallimard. 

Pour mieux comprendre ce prix et la politique d’accès à la lecture en prisons, Maze s’est entretenu avec Marie Grimaud, instructrice « Aide au développement de la lecture auprès des publics spécifiques » au sein de la Délégation à la diffusion et à la lecture du Centre National du Livre (CNL).

Quels sont les axes du développement de la lecture soutenus par le CNL, en particulier à destination des personnes en situation de détention ?

Le CNL porte depuis 2022 le prix Goncourt des détenus en partenariat avec le Ministère de la Justice, en parallèle du dispositif d’aide au développement de la lecture auprès des publics spécifiques. Cette aide soutient toute structure qui souhaite développer des actions culturelles sur un an auprès des publics dits spécifiques, dont les personnes placeés sous main de justice [ndlr : personnes faisant l’objet d’une mesure restrictive ou privative de liberté suite à une décision de justice]. Il y a trois commissions à l’année pendant lesquelles on voit passer les grands porteurs de projets en pénitentiaire : des associations principalement, et des collectivités territoriales.

La dernière version du protocole Culture Justice de 2022 réaffirme le principe d’accès à la culture comme un droit. Dans quels autres cadres légaux vos actions s’inscrivent-t-elles ? 

Effectivement, il y a ce protocole Culture Justice qui va avoir 40 ans l’année prochaine. Le premier en 1986 a posé un certain nombre de jalons sur une politique interministérielle justice et culture pour permettre aux personnes détenues d’accéder aux droits universels, ce qui n’était pas forcément le cas avant. On suit également la charte de l’UNESCO, et les grands textes fondateurs de l’accès à la lecture et aux pratiques culturelles en général.

En 2013, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté affirmait que « l’entrée de la littérature ou de la documentation dans les établissements pénitentiaires est toujours aussi limitée ». Aujourd’hui, quelles évolutions observez-vous sur l’accès effectif à la lecture en prison ? 

On voit quand même des évolutions, ne serait-ce que dans le dispositif du CNL, qui tente de s’adapter au mieux aux besoins des détenus. Au démarrage, les associations et les structures qui voulaient déposer un projet devaient acheter des ouvrages soutenus par le CNL, qui ne répondaient pas aux besoins et aux envies des détenus. Les aides se sont assouplies pour rendre accessibles toutes les littératures au sein des établissements pénitentiaires. L’accès s’est véritablement démocratisé pour permettre à tous les citoyens d’accéder à toute la littérature : la BD, le manga, les revues…

Le CNL reçoit et soutient beaucoup de projets de qualité, on a donc tendance à se dire qu’il y a des évolutions notables pour l’accès à la lecture en pénitentiaire. Dans les faits, l’univers carcéral est extrêmement cloisonné. Cela reste encore très compliqué pour les personnes détenues d’accéder aux bibliothèques, et pour les prestataires extérieurs de se rendre dans les établissements pénitentiaires. On le constate lorsqu’on fait venir des auteurs en prison. Les détenus ont des temps dédiés pour pouvoir se déplacer à la bibliothèque, mais ils peuvent être supprimés en fonction des déplacements de détenus, de l’organisation interne à l’établissement, et des problématiques qui peuvent survenir. 

La politique d’accès à la lecture du CNL se décline aujourd’hui avec le prix Goncourt des Détenus. Comment est née l’idée de cette initiative littéraire ? 

Le prix a été créé en 2022 par le Ministère de la Culture, en particulier le CNL, en partenariat avec le ministère de la Justice et l’Académie Goncourt. Il est né suite à la déclaration de la lecture comme grande cause nationale par le président de la République. Il se base sur la même liste que le prix Goncourt « officiel » et le Goncourt des lycéens.

En détention, il y a déjà beaucoup de prix littéraires (BD, romans…). Ce qui est valorisant pour les détenus qui se regroupent, c’est que c’est la liste originelle faite par les académiciens. Les détenus se regroupent dans des clubs de lecture et peuvent échanger sur les ouvrages qu’ils ont lus, et ensuite voter avec des délibérations régionales. Puis, la délibération nationale a lieu au CNL. C’était important d’avoir un prix qui soit le même qu’à l’extérieur. On part du principe que les détenus sont des citoyens, qu’ils peuvent aussi lire la liste de l’Académie et avoir des argumentaires extrêmement pertinents sur les lectures. 

Quel travail menez-vous en amont pour mobiliser les acteurs impliqués, qu’il s’agisse des administrations ou des personnes détenues ?

Ce projet est en partenariat avec le Ministère de la Justice et s’ajoute au dispositif d’aides à l’achat de collections depuis 2015. En conséquence, les établissements pénitentiaires connaissaient déjà le CNL. Concernant la participation, les établissements qui le souhaitent s’inscrivent en répondant à nos appels à projets. À partir de septembre, les équipes du CNL guettent la liste officielle de l’Académie Goncourt. Ensuite, nous fournissons un lot d’ouvrages à chaque centre pénitentiaire acheté en librairie indépendante pour que les détenus aient accès aux ouvrages en lice. On leur propose également des fiches de lecture des ouvrages, pour les aider à choisir selon les thématiques qui pourraient leur plaire. Ensuite, le CNL se charge d’organiser les rencontres d’auteurs qui se déroulent sur deux semaines : une semaine en présentiel, une semaine en visioconférence. 

Ce Goncourt vise à « rendre les personnes détenues actrices d’un prix littéraire ». Comment est abordé cet objectif de participation active des personnes détenues ?

La participation au prix est sur la base du volontariat. Dans les établissements pénitentiaires, cela varie, mais il y a des associations culturelles qui mènent déjà des actions auprès des détenus annuellement. Elles se chargent donc le plus souvent de mener les ateliers de lecture, de partage et d’échange, qui permettent aux détenus d’être parties prenantes du prix littéraire.

C’est donc les personnes détenues qui préparent les rencontres avec les auteur.ices ?

Tout à fait. Dans le cadre de ces ateliers préparatoires, ils préparent la rencontre avec l’auteur. On a des très bons retours des auteurs eux-mêmes. C’est une expérience assez enrichissante pour eux aussi, parce qu’il y a des questions soulevées qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre.

Cette année est la 4ème édition du prix. Quels sont les retours des participants et quels effets du prix avez-vous pu mesurer ? 

C’est plus compliqué d’avoir des retours circonstanciés des détenus. Ce qu’on observe lors des rencontres ou des délibérations régionales et nationales, c’est que les détenus se sentent vraiment valorisés d’avoir pu participer à un prix renommé. Souvent, c’est la première fois qu’ils rencontrent un auteur. Cela aussi, c’est très valorisant pour eux, de ne pas être des citoyens de seconde zone. Certains sont de grands lecteurs, mais pas tous. Cela crée parfois des vocations chez certains détenus, qui se disent « moi aussi, je pourrais écrire ». 

Quelle place est laissée à l’écriture en prison, en lien avec la lecture ?

Dans les projets soutenus dans le cadre du dispositif courant, des ateliers d’écriture sont souvent prévus : cela passe par la poésie, des ateliers slams… Lecture et écriture sont assez interconnectées. On a des établissements pénitentiaires où des associations, comme à Fleury-Mérogis avec Lire C’est Vivre, ou à Fresnes avec D’ici à Là, qui mènent des actions culturelles et proposent des ateliers d’écriture et des clubs de lecture. 

Quelles sont les perspectives pour la suite du prix ?

On espère que ce prix aura la même renommée que le prix Goncourt des lycéens, qu’il soit plus connu du grand public. La découverte d’un livre peut tout changer, en milieu ordinaire comme en milieu pénitentiaire, et contribuer activement à la réinsertion. 

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