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Rencontre avec Julia Kowalski : « J’avais l’impression d’être un monstre à cause de ce désir »

© La Quinzaine des Cinéastes / Delphine Pincet

Présenté à la Quinzaine des cinéastes 2025, Que ma volonté soit faite, deuxième long métrage de Julia Kowalski, raconte une histoire de sorcières dans un petit village rural français, et fait du désir un enjeu majeur dans les relations sociales des personnages.

Dérangeant, c’est le meilleur mot pour décrire le second long-métrage de Julia Kowalski. Réalisatrice française d’origine polonaise, elle exploite son expérience personnelle pour mettre en scène le quotidien de Nawojka, une jeune éleveuse de vaches franco-polonaise, vivant avec son père et ses frères dans un petit village français. Or, ce quotidien se trouve bousculé lorsque la fille de leurs voisins, Sandra, vient vider la maison après la mort de ses parents. Les vaches commencent à tomber malades, et Nawojka se comporte de plus en plus bizarrement. Julia Kowalski développe alors une histoire à inspiration très personnelle, questionnant l’importance du désir dans le développement de soi et de son rapport aux autres.

C’est votre deuxième long-métrage. Il suit un cheminement de production assez similaire à votre premier, Crache Cœur : d’abord un court-métrage, puis un long sur des thématiques proches. Pourquoi cette manière de procéder ?

En France, financer un long-métrage prend des années. Entre le début de l’écriture de Crache Cœur et les finitions du film, il y a eu cinq ans. Pour Que ma volonté soit faite, ça m’a pris huit ans. Et, dans les deux cas, j’ai réalisé un court parce que je n’arrivais pas à trouver d’argent pour le long. Faire un court, ça aide à avoir une visibilité, et donc à financer le long-métrage. Dans les deux cas, le long-métrage était écrit avant le court.

J’ai vu le visage du diable suit une histoire similaire à Que ma volonté soit faite. Mais il y a cette emphase sur l’exorcisme qui n’existe pas dans votre long.

Dans l’une des premières versions du scénario, il y avait un prêtre exorciste et des scènes d’exorcisme dans une église. Beaucoup de choses, donc, qui ont en fait été amputées pour des questions de budget. Finalement, je suis très contente, parce que je pense que le film est beaucoup plus fort en étant resserré dans un seul lieu, dans cette ferme, dont on ne sort jamais. On ne va jamais à la ville, on ne sait pas ce qu’il y a à côté, on ne sait rien. C’est comme une espèce de scène de théâtre dont on ne sort pas. On est vraiment comme tout englué dans cette boue.

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Ces séquences sont mises en scène de manière très réaliste. Vous connaissez bien ce sujet ?

J’avais fait des recherches sur l’exorcisme en Pologne, en lien avec mes propres origines. Et je m’étais rendue compte que cela arrive quotidiennement là-bas. En fait, il y en a des centaines chaque jour. Tu peux trouver les noms des prêtres exorcistes dans l’annuaire téléphonique. Et, après avoir fait toutes ces recherches, j’ai dû amputer cela du scénario de mon long-métrage. Mais je trouvais cela tellement dingue que l’idée d’en faire un documentaire m’est venue.

J’ai rencontré des prêtres exorcistes qui étaient partants pour que je filme. Je voulais trouver une fille qui considère que ses « pulsions homosexuelles » signifient qu’elle est possédée, et qu’elle doit donc se faire exorciser, de son plein gré, pour ça. J’en avais alors rencontré certaines, qui avaient accepté que je les filme dans toutes les étapes. On a fait une demande officielle du tournage, mais le coordinateur des exorcistes de Pologne nous a dit : « Non. Vous pouvez faire un film sur les exorcistes, mais vous ne pouvez pas filmer de séance. » C’est donc à ce moment-là que l’on s’est dit : on va basculer sur une fiction.

Dans ces deux films, mais aussi dans vos réalisations précédentes, la question du désir et de sa frustration est centrale. D’où vient cette obsession thématique ?

Pour moi, cela a été dur de savoir quel était mon désir en tant que femme. Plus jeune, je ressentais un désir qui me faisait faire des choses étranges. Mon corps aussi devenait étrange. J’avais l’impression d’être un monstre à cause de ce désir. Je pense qu’on est très, très nombreux·ses à ressentir cela. Je ne suis pas la seule monstrueuse. Donc, je dirais que ce qui relie tous mes films, c’est ce questionnement sur sa propre sexualité : que signifie assumer sa sexualité ?

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Et, dans Que ma volonté soit faite, il y a également ce questionnement : qu’est-ce qu’être une femme ? Qu’est-ce que c’est, devenir une femme ? Moi, j’avais comme modèle ma mère, qui était une espèce de bombe atomique dans ma tête. Je la trouvais hyper belle, hyper féminine, hyper sensuelle. Et j’avais tout le temps l’impression, à côté, d’être un petit camionneur. J’avais l’impression de ne pas venir du même moule. Je l’observais comme si c’était un genre différent du mien. Et c’était difficile pour moi de me construire face à ce modèle que j’imaginais parfait.

Que ma volonté soit faite est un film de sorcières. Quelle influence ont eu les théories féministes contemporaines reprenant la figure de la sorcière sur votre travail ?

Elles ont eu une influence, mais c’est un peu compliqué, car j’ai mis vraiment beaucoup de temps à financer et à écrire ce film. J’avais commencé à le développer avant la sortie du livre Sorcières, la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet. Je l’ai lu, et je me suis dit : « C’est dingue, on pense la même chose ! » Parce que la sorcière, c’est la femme qui assume son désir, qui est libre, indépendante, et qui perturbe le monde par cette indépendance.

Mais ce n’était pas forcément un cadeau pour moi d’avoir, d’un seul coup, un mouvement féministe autour de la sorcière. J’ai eu l’impression que l’on attendait de moi d’être une porte-parole. J’adhère évidemment à ces idées, mais cela devenait une espèce de responsabilité. Alors que ce qui m’importait, c’était de faire un film personnel.

Vos premiers films étaient ancrés dans le réel. Pourquoi ce passage à un registre plus fantastique ?

Crache Cœur avait certes une histoire ancrée dans le réel, mais j’ai essayé d’y construire une mise en scène un peu irréaliste. Dans Que ma volonté soit faite, même si la narration n’est pas totalement réaliste, le tout reste pourtant très concret. En écrivant, je ne me suis pas dit que ça allait être un film fantastique. Je suis partie de moi. C’est mon marasme, ma bouillasse intérieure. Quand j’étais jeune ado, jeune adulte, j’ai pratiqué la sorcellerie.

D’ailleurs, ce qui me semble le plus effrayant, c’est le réel. Je le trouve beaucoup plus terrifiant que la fiction. La folie humaine, la nature qui, regardée d’une certaine façon, peut faire peur.

La nature semble d’ailleurs très importante dans la mise en scène du mal dans votre film.

Le désir et la frustration, ce sont des choses que les gens veulent cacher, mais qui sortent par les pores de la peau, qu’iels le veuillent ou non. Et j’ai l’impression que la meilleure métaphore pour raconter ça, c’est la nature. On peut essayer de la dompter, de la maîtriser, de couper les branches d’arbres, de bien tondre la pelouse… mais elle finira toujours par grouiller, pousser, repousser, et se répandre. Et c’est exactement la même chose pour le désir : si tu essaies de le dompter, il sortira quand même, d’une manière encore plus bizarre, plus effrayante.

Il y a aussi un lien avec la matière organique. Dans le film, il y a ces espèces de gelées dans les champs qui font penser à des sécrétions humaines, comme le sperme ou la cyprine. Ces gelées se multiplient, et apparaissent comme des champignons. C’est à la fois crade et attirant, comme le désir.

Enfin, j’ai aussi un lien personnel à la forêt, qui remonte à mon enfance en Pologne avec ma grand-mère. Elle m’a transmis des connaissances sur les plantes, notamment sur leur usage médicinal. J’ai passé des journées à m’enfoncer dans la forêt et j’avais cette impression de m’intégrer à ces espaces. C’est un lieu magique, c’est le terrain de la sorcière par excellence.

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À l’inverse de cet espace magique, vous avez cette ferme qui s’ancre dans une réalité rurale française. C’est un univers que vous connaissez personnellement ?

Oui et non. Ma grand-mère vit dans un village en Pologne qui ressemble un peu à celui du film. J’ai voulu faire un village à la fois réaliste et, en même temps, qui ne peut pas être placé sur une carte. L’action se passe en France, mais pourrait tout autant se dérouler en Pologne. C’est un moyen de mélanger l’intime, en partant de ma propre expérience, et l’universel.

Le traitement des deux frères de Nawojka est intéressant. Ils sont parfois insupportables, et restent pourtant très attachants, notamment lors de la scène du mariage. Pourquoi cet entre-deux ?

C’était important de montrer son environnement familial, donc ses frères et son père, comme à la fois ses tortionnaires et ses protecteurs. Effectivement, dans cette scène de mariage, il était primordial de montrer une énorme tendresse. J’avais envie de filmer tous mes personnages avec une tendresse et un amour total. De montrer que tout le monde, même les hommes, sont poussés à agir d’une certaine manière, à cause d’un carcan social.

Ils pensent qu’ils doivent être virils et cons alors qu’ils ne sont pas forcément comme ça. Surtout le jeune frère qui essaie de suivre le grand, d’être un peu con pour être « cool ». Et, de la même façon, Nawojka pense qu’elle doit agir d’une certaine manière. Ce sont des gens qui sont embarqués et englués dans une doctrine sociétale qui les pousse à être ce qu’iels ne sont pas réellement. C’est une métaphore de la société. On a tous·tes des rôles que l’on joue en société. Et encore plus dans les petits villages.

Il y a une réplique de Sandra dans le film qui est très intéressante. Elle dit à Nawojka quelque chose comme : « Toi aussi, tu fais pareil. Je t’ai vue me mater. »

Ce ne sont pas les gentilles filles et les méchants garçons. Évidemment, le viol est l’apparat des hommes, parce qu’il y a un système de domination. Mais, pour moi, c’était hyper important d’explorer le désir féminin et de montrer que celui-ci n’est pas binaire. C’est une histoire de sororité et d’attirance, mais qui se construit de manière chaotique.

Vous pensez continuer à explorer le désir dans vos prochains films ?

Je pense qu’on ne se refait pas. On fait tout le temps le même film. Qu’est-ce que c’est, assumer son désir ? Qu’est-ce que le désir, qu’est-ce qu’être une femme ? Ce ne sera pas forcément toujours le thème principal de mes films, mais ce sont des questions tellement importantes pour l’humain que j’y retournerai sûrement pour trouver des réponses.

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