CINÉMA

PIFFF 2025 : « Taroman Expo Explosion » – Manifeste post mortem 

© PIFFF 2025
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Diffusé hors compétition au PIFFF 2025, Taroman Expo Explosion de Ryo Fujii explore la philosophie de l’artiste Tarō Okamoto à travers un tokusatsu déjanté et explosif.

«  L’art est une explosion  », disait Tarō Okamoto. Cette pensée est le point central de la philosophie de l’artiste. Une philosophie qui se dévoile dans Taroman Expo Explosion, à travers une quantité pharaonique de citations dictées par les personnages du film. Car, dans l’univers de Taroman, Okamoto est partout. Ce sont ces œuvres qui donnent forme aux créatures que doit affronter Taroman, un géant aux pouvoirs étranges défiant toute logique. Dans ce film hommage aux tokusatsu – ces films et séries japonais usant d’effets spéciaux artisanaux – Taroman, égérie du « non-sens » cher à Okamoto, fait face à une société où l’ordre prime, et où le « bon sens » est facteur de discrimination sociale. L’affrontement entre ces deux visions du monde amène alors une réflexion sur la société japonaise, mais aussi sur le progrès, l’industrialisation et le bonheur.

Esthétique du kitsch

Les tokusatsu ont une esthétique très spécifique, qui peut paraître un peu kitsch par l’utilisation d’effets spéciaux artisanaux mêlant des costumes de monstres rigides, des feux d’artifices, et des décors miniatures. Or, Ryo Fujii embrasse ce kitsch et le pousse à un niveau supérieur. Il parodie le genre, mais le fait avec un amour profond pour ce style unique. Les fonds verts sont visibles, les décors et les personnages sont hauts en couleurs, et les combats sont des chorégraphies où s’enchaînent des techniques improbables. En y ajoutant les créatures étranges imaginées par Okamoto dans ses œuvres, le film propose alors une esthétique unique et excentrique.

À cette dernière s’ajoute un scénario chaotique, mélangeant voyages dans le temps, combat de kaijus, cyborgs, et cow-boys. Il se veut volontairement exagéré et emmêlé, en-dehors d’une forme de cinéma hégémonique ordonnée, à l’instar de Tarō Okamoto qui prônait, à travers son art, le « non-sens ».

Nécessaire « non-sens »

Le film prend d’ailleurs le temps de mettre en avant cette philosophie du « non-sens » à travers un scénario réfléchi et critique. En effet, si l’histoire commence en 1970, un voyage dans le temps amène les personnages en 2025. Ils découvrent alors une société de l’ordre où le « non-sens » est interdit, et source de discrimination. L’ultra-conformisme pousse même les citoyen·ne·s à devenir des cyborgs, à travers une opération promue par les autorités en place. Les comportements sortant des normes du « bon sens » sont condamnés. Taroman, et par extension la philosophie de Tarō Okamoto prônant la liberté et la non-conformité, sont ainsi considérés comme néfastes.

Ryo Fujii propose ainsi une critique de la société japonaise contemporaine, et pointe du doigt les risques de dérives autoritaires qui découlent de sa raideur. Sans prôner une société sans règles, le cinéaste reprend les paroles du père spirituel de Taroman en promouvant la coexistence de l’ordre et du «  non-sens  ». Par la même occasion, il met en scène le doute ressenti par Tarō Okamoto par rapport à la devise de l’exposition universelle de 1970  : «  Progrès et harmonie pour l’humanité  ». Dans Taroman Expo Explosion, le progrès technologique incontrôlé est un danger qui menace le libre-arbitre humain, et l’intelligence artificielle ne propose qu’une pâle imitation de ce que l’humain peut réaliser par lui-même.

Socrate et Platon

En somme, le film de Ryo Fujii peut se percevoir comme un manifeste politique et artistique de Tarō Okamoto. Le réalisateur n’est pas pour autant à retirer de l’équation. Véritable élève, il a recueilli les citations, les a transposées dans son scénario, et a modernisé le tout en incluant des questionnements contemporains sur la technologie et son utilisation, mais aussi sur la résurgence de l’extrême-droite partout dans le monde. Grâce à lui, le travail et les idées d’Okamoto pourront être diffusés à travers un autre medium, et influencer d’autres artistes.

Reste à espérer que cette explosion de créativité accédera aux salles françaises afin d’éclairer le grand public de ses idées. Car, même s’il n’était pas en compétition, Taroman Expo Explosion reste la plus belle découverte de cette 14ème édition du PIFFF.

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