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SARLAT 2025 – Rencontre avec Nathan Ambrosioni : « Filmer un corps entier en mouvement, c’est presque aussi émouvant qu’un visage »

© Arthur Grivel

Les Enfants vont bien est le troisième long métrage de Nathan Ambrosioni. Un film avec lequel il continue d’explorer les dynamiques intrafamiliales, en plus de prolonger sa collaboration avec Camille Cottin.

Article initialement publié le 12 novembre 2025, dans le cadre du festival de Sarlat

Un soir d’été, Suzanne (Juliette Armanet) accompagnée de ses deux enfants en bas âge, sonne chez sa sœur, Jeanne (Camille Cottin). Les deux femmes ne se sont pas vues depuis un moment, et ne se reverront peut-être jamais. Au petit matin, Suzanne est partie, laissant derrière elle ses deux enfants et une lettre d’adieux. Avec Les Enfants vont bien, Nathan Ambrosioni part d’un phénomène de société, les disparitions volontaires, pour interroger les différentes formes de parentalité.

C’est ton 3e long métrage produit que tu sors en salle à seulement 26 ans. Est-ce que tu peux te présenter  ?

Je me suis passionné pour le cinéma quand j’avais 12 ans, avec un film d’horreur qui s’appelle Esther [réalisé par Jaume Collet-Serra, ndlr]. Ce film m’a autant terrifié que fasciné. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à faire des films avec mes potes, de façon amateure et autoproduite. J’ai fait ça pendant toute mon adolescence. Et j’ai écrit le scénario de mon premier film produit, Les Drapeaux de papier, quand j’étais au lycée.

Je n’ai pas de famille dans le cinéma. Alors, je l’ai envoyé par mail à des boîtes de production. J’ai essuyé plusieurs refus, jusqu’à ce que l’une d’entre elles morde à l’hameçon. Le tournage a eu lieu quand j’avais 18 ans, et le film est sorti quand j’en avais 19. Et je n’ai jamais arrêté de faire des films depuis  !

Tu es crédité comme scénariste, réalisateur et monteur, pour tes trois films produits. Ton processus créatif est-il aussi solitaire que cela laisse paraître ?

Non, il est plus collectif. D’ailleurs, cela témoigne du fait que l’importance du collectif quand on fait un film n’est pas assez valorisée. Alors que les technicien·ne·s font absolument partie du processus créatif. Une fois sur le plateau, le scénario devient un autre film.

Effectivement, j’écris tout seul, et j’ai un producteur qui m’accompagne très bien et qui est super. Mais ensuite, quand on est sur le plateau, je me sens moins seul. Tout le monde s’empare du film. Et mon but est de guider tout le monde dans la même direction. Et j’adore pouvoir me reposer sur le talent des autres.

Au montage, je me retrouve un peu plus seul. Mais cette fois-ci, j’avais une assistante monteuse, Juliette Leveque, qui était un peu mon deuxième œil. On a beaucoup discuté, et ça a permis de rendre le montage un peu moins solitaire.

Tu as réussi à constituer une petite équipe que tu retrouves de film en film  ?

Oui. Mon ingénieur du son a fait tous mes films, tout comme le perchman, Pauline, la directrice de post-production, Nicolas Dumont, mon producteur, Emma Franco, la maquilleuse de Camille, qui fait mes films aussi … J’aime travailler avec des ami·e·s qui ne l’étaient pas à la base, nouer des amitiés à partir du travail. J’aime beaucoup l’idée que l’on peut créer un vrai lien grâce à un plateau de cinéma, que l’on crée un famille de cinéma.

Le titre international de ton film est Out of love, soit « Par amour ». Un titre qui se concentre sur les actions des personnages. Le titre français porte sur l’état des enfants. Est-ce que ces deux titres évoquent des choses différentes à propos de ton film ?

C’est moi qui ai trouvé Les Enfants vont bien. Au départ, le film s’appelait «  Le Monde qui nous sépare  ». Mais commercialement c’était trop compliqué, et on ne comprenait rien. Et si un film doit être personnel, il faut accepter qu’au moment de sa sortie, il devient aussi un produit marketing.

Donc j’ai accepté de changer de titre, et j’ai trouvé «  Les Enfants vont bien  ». J’aime l’idée que l’on remette les enfants au centre du récit. Il y a d’ailleurs une certaine ironie avec le début du film qui est très intense et dramatique pour les enfants. Et je pense que l’on peut lire ce titre différemment au début et à la fin du film.

Et «  Out of love  », ce sont les distributeurs internationaux qui l’ont choisi. Je l’aime bien, mais je trouve qu’il annonce quelque chose que les spectateurs doivent comprendre pendant le film, et ça m’énerve un peu (rires).

La famille de Toni dans Toni en famille © Chi-fou-mi productions, StudioCanal et France2 cinéma
Dans Toni en famille, ton film précédent, le personnage principal est une mère célibataire qui élève seule ses 5 enfants. Dans Les Enfants vont bien, Jeanne est une femme un peu austère, qui se retrouve responsable des deux enfants de sa sœur du jour au lendemain. Ces deux femmes sont bien différentes dans la façon dont elles relationnent aux autres, notamment aux enfants. Et pourtant, les deux se débrouillent plutôt bien étant donné les circonstances. Qu’est-ce qui fait le lien entre ces deux personnages, pour toi  ?

C’est une bonne question. Je pense que Toni et Jeanne sont effectivement très différentes, et qu’elles ont des qualités très distinctes en tant qu’humain.

Chez Toni il y a un côté sacrificiel  : elle a presque tout donné à ses enfants. La société lui a tellement demandé d’être une mère parfaite, qu’elle se retrouve à s’en être oubliée. Et elle se pose une question  : «  Quand ils vont partir, qu’est-ce qu’il restera de moi  ?  ».

Jeanne est plus solitaire. Mais je ne pense pas que ce soit un défaut. Elle a été marquée par beaucoup de choses, et s’est créé une sorte de carapace. C’est un personnage un peu plus individuel, voire individualiste. Dit comme ça, ça fait un peu méchant, alors que je ne l’envisage pas comme cela. C’est un personnage un peu plus rigide, mais c’est aussi quelqu’un de très fort. Elle pense beaucoup aux autres d’une façon qui n’est pas forcément évidente. Ce n’est pas quelqu’un qui montre énormément ses sentiments, ni qui partage beaucoup. Mais pour moi, elle a un courage, une force, et une résilience qui sont importants. Après, ce qu’elle fait pour les enfants de sa sœur, elle le fait car elle sait qu’elle doit le faire. Mais en même temps, elle exprime le fait qu’elle n’en a pas envie.

Ce sont donc deux personnages diamétralement opposés ?

En effet. Avec Jeanne, j’avais envie d’aller dans l’extrême de Toni. Car au cinéma, les femmes sont souvent représentées comme mères, dans le soin… on leur assigne des rôles types. Avec Les Enfants vont bien, j’ai voulu explorer la maternalité sous d’autres aspects. Jeanne est une femme qui n’a absolument pas envie d’enfants – et par ailleurs, elle ne va pas se découvrir mère au fil du film. Elle va devenir la tante des enfants, leur parent – on peut devenir parent sans être père ou mère – , mais elle ne va pas devenir leur mère de substitution.

Et puis il y a Suzanne, sa sœur, qui, elle, laisse sa maternalité. Qui la refuse. Le but du film n’est pas de la juger. On explore un peu ce qui a pu l’amener à prendre cette décision, mais on n’aura pas de réponse précise dans le film, car c’est au spectateur de choisir.

Pour moi, c’était important de mettre en scène un personnage qui commet un acte jugé immoral par notre société, et d’interroger cet acte autrement à travers le film. L’acte nous apparait immoral car nos valeurs judéo-chrétiennes nous imposent une grille de lecture. Mais peut-être qu’elle a fait ça par amour… Et même si Suzanne part pour elle-même, parce qu’elle a besoin de se sauver, est-ce que cela rend son acte nécessairement immoral ?

Entre ces deux personnages, il y a cependant une continuité évidente avec le choix de l’actrice qui les incarne  : Camille Cottin. Qu’est-ce que cette collaboration et cette amitié avec elle te permet d’explorer  ?

Cette collaboration est enthousiasmante car désormais on se connait. C’est plus simple de travailler ensemble.

J’ai écrit le personnage de Toni sans connaitre Camille personnellement. Je connaissais seulement son personnage médiatique. Alors évidemment quand je l’ai connue, je me suis rendu compte que, comme tout le monde, elle est un être beaucoup plus complexe que ce qui nous est présenté. C’est quelqu’un qui est plein de nuances. Il y a beaucoup de choses qui l’habitent, et c’est une grande travailleuse – ce qui donne envie de retravailler avec elle  !

Lors du tournage de Toni en famille, je voyais son intériorité, au-delà de sa jovialité et de sa générosité, qui la caractérisent aussi par ailleurs. Elle a quelque chose de plus mélancolique. Et c’est quelqu’un qui se questionne beaucoup. Tout cela, c’est une part de Camille qui n’avait pas sa place dans Toni en famille. Et c’est quelque chose que j’ai eu envie d’explorer.

Manoâ Varvat, Camille Cottin et Nina Birman dans Les Enfants vont bien © StudioCanal
A l’inverse du bruit de Toni en famille, dans Les Enfants vont bien, tu travailles beaucoup l’intériorité de tes personnages justement – qu’il s’agisse de Jeanne ou des enfants – à travers des silences, notamment. Ce qui n’est pas forcément évident, vu que le cinéma est un art visuel et sonore. Comment as-tu pensé cela  ?

J’ai élargi ma cinéphilie, j’ai découvert d’autres choses. Dans Toni en famille, il s’agit d’une famille de six personnes : le bruit vient donc d’eux. Ça aurait été étrange de faire une comédie dramatique sur une famille nombreuse qui ne parle pas. Je voulais justement raconter ce brouhaha, ce tumulte.

Les Enfants vont bien est un film qui soulève une question plus ambiguë, et dans lequel l’antagonisme n’est qu’intérieur et moral. J’avais donc envie que l’on se questionne avec les personnages. Et c’est aussi un film sur l’absence. Il manque toujours quelqu’un dans le cadre. Ce sont des cadres un peu trop grands pour les personnages, ou alors, on laisse des temps un peu trop longs… On attend presque que quelqu’un d’autre réponde. J’aimais beaucoup cette idée que Suzanne habite le film par son absence de cette manière. En tant que spectateur, j’aime avoir le temps de me questionner. J’adore le cinéma de Kelly Reichardt par exemple. On ne parle pas beaucoup dans ses films, mais justement, j’aime aller au cinéma et me poser, respirer, et avancer avec les personnages.

Tu filmes beaucoup tes personnages derrière une vitre, à travers des portes…

Oui. Il y a cette idée de cadre un peu trop grand pour les personnages. Presque comme s’il manquait quelqu’un. Et c’est Suzanne, ou cette absence, qui est incarnée à l’écran. On ne montre pas au spectateur ce qu’il doit regarder. Et peut-être que comme ça il peut s’échapper, quitter un peu nos personnages, ou choisir de les voir tout petits dans un cadre trop grand pour eux. J’aimais bien l’idée que ce soit, d’une certaine façon, la présence de Suzanne. C’est peut-être elle qui est en train de les regarder. Ou alors c’est nous, spectateurs, qui nous imaginons être Suzanne, et qui regardons ce microsystème.

J’aime le sur-cadrage, le fait de laisser les personnages exister, de les filmer en entier. Je trouve qu’un corps entier en mouvement, c’est presque aussi émouvant qu’un visage. Edward Yang le fait beaucoup, et je trouve cela bouleversant.

Je trouve qu’il y a quelque chose de très beau dans ton film, c’est que tu prends les enfants au sérieux. Les enfants sont des gens sérieux.

Ça me fait plaisir que tu le remarques  ! C’est quelque chose qui était déjà là à l’écriture. J’ai du mal avec les films dans lesquels les enfants ne sont là que pour l’utilité des personnages adultes. Je trouve cela étrange, et c’est un ressort scénaristique que je n’aime pas trop. Après il y a plein de films sur l’enfance que j’adore. Kore-eda, par exemple, filme l’enfance comme personne. Nobody knows me bouleverse  ! 

Et justement, j’aime comment tu le formules : on prend les enfants au sérieux. C’est important de les considérer, de les écouter, de prendre le temps de les laisser parler. Je voulais que ce soit aussi un film sur l’enfance.

Qu’est-ce qu’ils traversent  ? Pourquoi cette histoire est important pour eux  ? Ce sont eux qui se font abandonner – si on le prend comme un abandon. C’est eux que l’on laisse, que l’on trimballe de droite à gauche, c’est à eux que l’on ne demande jamais rien. Alors, il fallait que l’on s’intéresse à eux, que l’on les comprenne.

Et c’était formidable de travailler avec eux. Quand je suis avec les enfants des autres, ou sur le plateau avec les enfants, je vois des êtres totalement articulés, intelligents, qui ont des choses à dire, un regard sur le monde. Et leur candeur mêlée à cette conscience surprenante des enjeux, je trouve ça très intéressant.

Justement, tu brouilles les repères spatiaux – on est dans une banlieue pavillonnaire, mais on ne sait pas laquelle – et temporels. Était-ce pour nous mettre à hauteur de ces enfants  ?

Complètement  ! En fait, on ne leur demande jamais leur avis dans le film. Déjà que l’on ne demande pas beaucoup celui de Jeanne, mais alors eux, c’est encore pire. Et j’aimais l’idée qu’ils ne savent jamais où ils vont. Ils ne connaissent pas vraiment leur tante, ils se retrouvent dans une nouvelle école un peu comme ça. On ne leur dira rien. Et puis c’est l’été, et d’un coup, ils partent en vacances, et ensuite, il se met à neiger…

C’est leur tempête que l’on traverse aussi. Et on ne leur donne pas les clés pour se situer. Je voulais donc que le spectateur soit aussi perdu pour qu’il puisse s’interroger à hauteur d’enfant. Parfois, on ne sait pas trop où on est, alors on se situe au moyen de choses très simples, mais l’on ne sait pas où l’on se trouve sur une carte.

Nina Birman et Manoâ Varvat dans Les Enfants vont bien © StudioCanal
On sent beaucoup de joie et d’amour pour les personnes avec qui tu travailles…

C’est très important. On a beaucoup de chance de faire des films. Je me dis que si on le vit mal, ça ne sert à rien. En plus, là, le film implique des enfants qui ne sont pas censés travailler. Donc il faut absolument que ce soit un jeu pour eux sur le plateau. Je voulais à tout prix qu’ils s’amusent, que ce soit une belle expérience – qu’il s’agisse du tournage, comme de la promo du film. D’ailleurs, on ne les implique pas beaucoup en promo. On n’a pas voulu mettre Nina [Nina Birman, la jeune actrice de 6 ans qui joue Margot, ndlr] sur l’affiche, car être partout dans le métro à 6 ans, ça fait beaucoup. C’est important qu’on les protège, et qu’on leur laisse de l’espace. Et en même temps c’est important que ça devienne aussi leur aventure, et qu’on célèbre ça tous ensemble.

…mais aussi pour tes personnages.

J’aime écrire sur des gens que j’aime, ou du moins que j’estime. Jeanne, je l’estime tellement. Je me souviens d’ailleurs qu’en financement, certains hommes la trouvaient très méchante. Mais en fait, c’est leur regard masculin qui était incapable de concevoir qu’une femme puisse ne pas vouloir de ses enfants, sans que cela n’abime son humanité.

Tu mets en scène des personnages féminins, plus âgés que toi dans tes films. D’où te vient cette envie d’écrire de tels personnages  ?

Je me sens plus attiré par les actrices. Pas dans un sens physique. Plutôt dans le sens où je me sens plus proche d’elles. Il faut aussi prendre en compte que je suis une personne queer, et que nous sommes deux minorités en quête de droits, dans une société d’hommes hétérosexuels. Même si je parle aussi depuis une position privilégiée, puisque je suis un homme.

Il y a eu tellement de films sur les hommes, faits par des hommes, pour des hommes, que je me dis que si je peux contribuer à représenter autre chose, je dois le faire. Comme le fait d’inclure des personnages queers dans des récits qui sont normalement hétéronormatifs.

Est-ce que le fait que Jeanne soit lesbienne en fait nécessairement un personnage queer pour toi  ?

Oui, je pense. Et c’est de ça dont j’ai envie. On a plein de films queers sur comment on vit notre sexualité, comment on la découvre, comment on tombe malades, comment on meurt… C’est très bien, mais après, il faut passer à autre chose. On a évidemment besoin de tels récits. On ne peut pas nier la réalité. C’est très difficile encore d’être queer en France, et dans le monde. Je n’ai pas pu l’être pendant longtemps dans ma vie. Je m’empêchais de vivre cette identité car je me disais que c’était horrible, et que je n’avais pas le droit d’exister.

Alors, maintenant, en tant que personne queer, j’ai envie de me retrouver dans des récits qui ne regardent pas ma sexualité. J’ai envie de me voir vivre autre chose, à travers des personnages queers qui s’intègrent à des histoires qui sont normalement réservées à des personnages hétérosexuels. Jeanne vit plein de choses qui n’ont rien à voir avec sa sexualité. Elle est même au-delà de ça, puisqu’elle a quitté sa femme car elle ne voulait pas d’enfants. Ce qui est un problème qui peut concerner n’importe quel type de couple.

Peux-tu nous parler de ta collaboration avec le compositeur Alexandre de La Baume, pour la BO de Les Enfants vont bien ?

J’ai adoré travailler avec Alexandre. Il a composé des musiques dès le scénario. On avait la bande son du film sur le tournage. Ma playlist du film lors de l’écriture était notamment composée de titres de Ravel et de Bach. Je voulais une musique presque atemporelle, avec du piano et de la clarinette. Et j’aime le fait que ce soit une musique assez minimale.

Les Enfants vont bien, un film de Nathan Ambrosioni. En salles le 3 décembre 2025.

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