CINÉMA

« L’Engloutie » : L’Abominable femme des neiges

L’Engloutie © Condor films
L’Engloutie © Condor films

L’Engloutie est le premier long-métrage de fiction pour la réalisatrice Louise Hémon, habituée au documentaire. Présenté à la Quinzaine des Cinéastes au festival de Cannes 2025, le film embarque le public dans un songe oscillant entre légendes, désir et éducation. 

«  La révolution ne se fera pas dans un peu de sucre. » Par une nuit de tempête de l’hiver 1899, Aimée (Galatea Bellugi), une jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Elle est bien décidée à éclairer la lanterne de ses habitant·e·s. Très vite, Aimée construit sa place parmi leur microcosme, régi par la nature et leurs croyances obscures. La jeune femme se rapproche de plus en plus d’Enoch (Matthieu Lucci) et Pépin (Samuel Kircher), deux garçons de son âge. Mais rapidement, des évènements mystérieux entraînent la méfiance des habitants envers la jeune femme, aux pouvoirs magnétiques.

La magie et la science

En bonne républicaine, Aimée est là pour apporter son savoir dans ce village perdu, bien peu éclairé sur des domaines scientifiques. Les vieilles femmes s’écrient, effrayées, lorsque Aimée donne un bain aux jeunes enfants qu’elle instruit. Selon elles, la croûte de saleté sur la tête protège le cerveau. Les habitant·e·s préfèrent croire aux légendes et sortilèges miraculeux. Par exemple, lorsque Aimée est atteinte d’une fièvre, ils lui font subir un tas de remèdes douteux, comme du sang de poulet ou une couronne de thym. 

Elle souligne l’importance du savoir, de la géographie, en montrant une carte du monde, ou encore l’importance de l’écriture. Comme dans cette scène où Daniel (Oscar Pons) dicte une lettre à Aimée, destinée à sa mère qui l’a abandonné pour partir en Algérie. D’une écriture fine et soignée, la jeune femme trace les mots dont elle seule a la maîtrise, afin de l’envoyer de l’autre côté de la mer Méditerranée. 

Cependant, ce désir d’instruire est constamment mis à mal par les croyances – pour la plupart absurdes, de la population. Les habitant·e·s racontent, à multiples reprises, les légendes et les malédictions qui entourent le village. Comme ces disparitions causées par une femme mystérieuse, qui aurait emporté le doigt de l’un des habitants. Les femmes du village en viennent même à brûler le cahier d’Aimée, car elle a recopié ladite légende, « la volant » ainsi aux habitant·e·s.

Le film regorge de symboles : masque de fou, statue au-dessus de la cheminée… La réalisatrice nous laisse libre concernant l’interprétation de ces symboles, sans en expliquer grand chose. L’intelligence du film réside dans sa façon de construire un épais mystère autour de la protagoniste, de dissimuler des indices dans les blancs et les silences, sans totalement basculer dans le fantastique. La dernière scène, qui tranche avec l’ensemble du film, laisse planer le mystère. Il en revient donc à chaque spectateur·ice de décider ce qu’il en est. 

L’Engloutie © Condor films

Une avalanche sensuelle

Si l’aspect « aventure ethnographique » semble prendre d’abord le pas, une certaine sensualité se dégage petit à petit du film. Accompagné d’une musique singulière composée par Emile Sornin, qui sonne comme une incantation, le public est immédiatement ensorcelé. Perdu au milieu des Hautes-Alpes blanches, l’environnement créé par Louise Hémon laisse place à la nature, à la neige qui atténue les bruits. Les lumières, exclusivement naturelles, nous invitent à vivre au temps du récit et au gré des aléas climatiques. L’Engloutie est un récit à la foi sur la puissance de la nature, comme celle des avalanches qui engloutissent tout et ne laissent pas de traces. Cette nature dévorante va de pair avec la puissance féminine. Et dans le cas du film, la sorcellerie passe par l’érotisme. Comme lorsqu’Aimée se masturbe en lisant Descartes, ou en utilisant une stalactite. 

Le film est ainsi extrêmement sensoriel à travers l’image. La chaleur transperce cette dernière pour venir caresser les joues des spectateur·ice·s. On ressent la vapeur qui s’échappe d’une grotte où deux amants se rejoignent en secret. Les rayons du soleil transmettent une certaine langueur, presque estivale, au milieu des cimes enneigées. 

L’érotisme vient se loger dans les respirations, les silences, les peaux rougies par le froid et les gestes maladroits. Les interprètes sont, pour moitié, non professionnels. Révélée dans Chien de la Casse de Jean Baptiste Durand en 2023, Galatea Bellugi rayonne, dans ce rôle si particulier. D’où vient-elle ? Qui est-elle ? D’où tire-t-elle tout ce savoir ? La réalisatrice ne nous dit rien de la personnalité et du passé de son héroïne. Cette maîtresse en hiver éprouve des difficultés à être prise au sérieux mais, au final, attire toute l’attention. En laissant une grande part à l’incertitude, Louise Hémon joue avec la subtilité et les non-dits, qui parfois en disent plus que les mots.

L’Engloutie, de Louise Hémon (Condor films, 1h37), en salles le 24 décembre 2025.

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