LITTÉRATURE

« Jouir de l’exotisme » – Séduction, exotisme et inégalités

© éditions de la Découverte
© éditions de la Découverte

Dans Jouir de l’exotisme, Juliette Roguet s’empare du phénomène du bricherismo, des séducteurs professionnels péruviens. Elle interroge ainsi les articulations entre séduction, économie touristique et imaginaires coloniaux dans le Pérou contemporain.

Sous la plume de la socio-anthropologue, les ruelles de Cusco et les terrasses du lac Titicaca deviennent autant de scènes où se rejoue, depuis la fin des années 1970, un ballet de désirs croisés, de stratégies tacites et de rapports de pouvoir profondément ancrés. Le décor est celui d’un Pérou devenu, depuis les années 1980, un carrefour touristique mondial où se croisent imaginaires New Age, quête de spiritualité et grandes inégalités sociales. Dans ces espaces, écrit Juliette Roguet, « la rencontre entre la touriste et le jeune homme local n’est jamais une page blanche ». Elle est encadrée par le dépaysement, par l’histoire coloniale, par les attentes de chacune des deux parties, et surtout, par un imaginaire exotique que les bricheros ont appris à mettre en scène.

« Transgresser certaines normes qui gouvernent habituellement le quotidien intime, qu’elles soient sexuelles ou romantiques, avec un véritable Inca, constitue un capital symbolique qui apporte l’« authenticité » tant recherchée dans le voyage. »

Jouir de l’exotisme, Juliette Roguet

Fabrication minutieuse du « dernier Inca »

Pour de jeunes hommes issus de classes populaires et racisées, séduire une touriste étrangère devient, en période de crise, une alternative de mobilité sociale. L’objectif migratoire est central dans les premières générations : « tenter sa chance », parfois « se marier pour sortir de la galère ». Avec la massification du tourisme, explique Roguet, les motivations évoluent. Aujourd’hui, les bricheros ne cherchent pas systématiquement l’émigration, ils visent plutôt une forme de mobilité sociale modeste : de l’argent, des cadeaux, des biens matériels. « Aucun brichero n’est riche  », insiste la sociologue. Mais la pratique permet de survivre dans une économie mondialisée qui valorise les corps, les affects et l’exotisme.

Roguet décrit ces hommes comme des « professionnels de l’interaction », dont le savoir-faire repose sur la capacité à interpréter et amplifier le désir de dépaysement des voyageuses. Tatouages andins, bracelets tissés, références à la Pachamama, récits d’ancêtres guerriers : tout participe de ce que la sociologue nomme « la mise en scène de l’exotisme ». Le brichero devient alors un « néo-Inca », figure ajustée aux attentes touristiques.

Les touristes elles-mêmes participent pleinement à cette co-construction. Beaucoup appartiennent à des courants proches du New Age – courant spirituel occidental datant de la fin des années 1960 -, attirées par l’idée d’« énergie » et de « purification ». Juliette Roguet note que ces croyances trouvent un écho dans certaines formes d’indigénisme local : «  Les intellectuels de Cusco, influencés par le tellurisme, avaient déjà réactivé un imaginaire énergétique autour des sites préhispaniques. » L’efficacité de la séduction repose ainsi sur ce partage de codes, où chacun sait ce qu’il doit ressentir, ce que l’autre attend, ce qui rendra l’expérience mémorable. « L’illusion prend parce que chacun·e l’alimente en continu » écrit Roguet.

Une économie du désir

L’une des grandes forces de Jouir de l’exotisme est de montrer comment les rapports de classe, de race et de genre s’incarnent dans l’intimité. Les relations entre bricheros et touristes, ou gringas, ne sont jamais unilatérales. Au contraire, Roguet décrit une « dialectique de la proie  », dans laquelle le partie qui semble dominé peut parfois orienter ou tirer profit de la relation. Les échanges sont structurés par des notions de chaud et froid, associées respectivement aux sociétés latino-américaines et occidentales. Le chaud, supposé des Latinos, attire le froid supposé des touristes, et de fait, structure une interaction à la fois sexuelle, économique et culturelle.

Ces relations activent également des inégalités de genre et de classe. « Les discours que les uns et les unes portent sur les autres dans ces relations synthétisent les logiques sociales et économiques qui façonnent l’hétérosexualité », écrit Roguet. Transgresser certaines normes intimes, qu’elles soient sexuelles ou romantiques, devient un capital symbolique pour les touristes, qui vivent ces interactions comme des expériences uniques et fascinantes.

Contrairement à l’idée reçue, les femmes ne sont pas absentes du phénomène. Roguet consacre une partie de son enquête aux bricheras, qui séduisent elles aussi des touristes pour obtenir un bénéfice matériel ou symbolique. Mais leurs stratégies, explique la chercheuse, sont différentes. Elles s’appuient moins sur l’exotisme que sur les normes traditionnelles de l’hétérosexualité : « Elles développent des techniques pour accélérer le mariage, un rôle d’épouse attendu socialement. » Cette conformité apparente aux normes rend les bricheras moins visibles que leurs homologues masculins, mais aussi plus enfermées : les mariages ou unions durables sont beaucoup plus difficiles à quitter.

Désirer l’inégalité

Au-delà du Pérou, Jouir de l’exotisme éclaire la manière dont l’hétérosexualité et les rapports sociaux s’entrelacent avec les inégalités de race, de classe et de genre. « Les séducteurs et séductrices cherchent à investir les stéréotypes pour séduire et gagner de l’argent », précise Roguet. Le livre montre comment les biens affectifs et marchands participent à ces interactions, et comment les acteurs s’adaptent aux contraintes sociales. Le bricherismo devient ainsi un laboratoire pour comprendre les rapports sociaux imbriqués et la capacité des individus à négocier, résister ou tirer profit de ces asymétries dans leurs relations intimes. Jouir de l’exotisme est un ouvrage nécessaire, qui s’attaque aux dynamiques complexes du désir, du pouvoir et de l’argent dans les sociétés touristiques.

Jouir de l’exotisme, Enquête auprès des séducteurs professionnels de touristes au Pérou, Juliette Roguet, La Découverte, 235 pages, 22 €.

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