Avec Bovary, François Aubart analyse l’archétype littéraire du célèbre personnage de Flaubert par le prisme des arts visuels.
Tout a été dit ou presque sur Madame Bovary : le roman de Flaubert et son personnage éponyme ont été décortiqués avec minutie de Marcel Proust à Georges Poulet. Reprise à foison, réécrite, citée, réinterprétée, la figure de cette femme au foyer enfermée dans un mariage insatisfaisant et qui n’hésite pas à se trouver des amants, fascine. Mais pourquoi cette fascination pour un personnage fictif persiste t-elle encore aujourd’hui ? François Aubart, critique d’art et spécialiste d’esthétique, s’empare des multiples réinterprétations et variations de Madame Bovary dans les arts visuels pour composer son essai Bovary publié aux éditions Les Pérégrines. Il interroge la postérité de ce personnage ambigu et multiple. Rencontre.

Pourquoi avoir choisi de parler du personnage de Madame Bovary ?
Je ne suis pas venu à Madame Bovary par le roman de Flaubert, mais par des pratiques artistiques. J’avais par exemple connaissance des adaptations cinématographiques qu’en avait fait Jean Renoir, Claude Chabrol et Vincente Minnelli. En 2023, j’avais vu l’exposition de Marc Camille Chaimowicz au WIELS, où une salle entière était consacrée à une série de collages intitulée Dear Emma, sortes de réflexions de l’artiste sur la condition de ce personnage. Je me doutais qu’en faisant des recherches supplémentaires, les références ou réécritures seraient certainement nombreuses. Le projet du livre est vraiment venu d’une sorte de « Bovary appliqué ». Je ne suis pas un spécialiste du 19ème siècle, et encore moins de Flaubert. Évidemment, je m’y suis intéressé mais ce n’est pas mon point de départ. Mon point de départ c’est la reprise, la réinterprétation, ce que tel ou tel artiste a fait de ce personnage.
Pourquoi selon vous la figure de Madame Bovary inspire t-elle encore autant aujourd’hui ?
Madame Bovary est un personnage très largement repris parce qu’il soulève un faisceau de questions très diverses. D’une part, le « bovarysme » est devenu le symptôme psychologique d’une vie par procuration très étudié qui est autant convoqué par les théories modernes que postmodernes pour penser notre rapport au divertissement. C’est aussi un roman d’une très grande ambiguïté. Flaubert y développe le style indirect libre : les situations sont présentées sans jugement moral. En terme littéraire c’est une très grande invention qui ouvre, d’après les spécialistes, à la littérature moderne.
Vous citez la graphiste Sara Vade qui dit que « Emma est dépourvue d’un visage singulier ». C’est pour cela qu’elle inspire autant ?
Il y a aussi cet élément en effet. C’était une revendication de Flaubert et un paradoxe de l’histoire de ce roman. Flaubert décrit avec une grande minutie les objets, mais les descriptions d’Emma sont floues. On ne sait pas vraiment de quelle couleur sont ses yeux par exemple, certains passages se contredisent. Il y a dans le roman un refus de lui donner une image définitive. Il est donc compliqué de chercher une actrice pour incarner ce personnage. De plus, Flaubert refusait que ses romans soient illustrés. Aujourd’hui, il est impossible de ne pas illustrer Madame Bovary : les livres sont diffusés d’une telle façon qu’il n’y a pas de livre sans couverture et peu de couvertures sans images. Il faut donc des images pour représenter Emma Bovary, ce qui va à l’encontre de ce que souhaitait Flaubert.
Et en même temps ça donne une grande liberté aux interprétations.
Exactement.

« Anything You Can Do » (S01 E07, 2004), Desperate Housewives, 2000
43 minutes, couleur et son © DR
Le personnage d’Emma et son histoire inspirent des formats très variés du cinéma à le peinture en passant par la photographie, la mode et même le film érotique ou pornographique. Pourquoi selon vous ?
En 1857, le roman a failli être censuré à cause de la « lascivité » du personnage principal. À l’époque on reproche au roman d’être trop explicite sans porter de jugement sur son héroïne. Je pense que la lecture de Flaubert a été un objet de lecture érotique pour de nombreux hommes jusqu’à une époque récente. Les descriptions que fait par exemple Claude Chabrol de sa lecture du roman montrent qu’il s’agit d’un livre qui l’émoustille.
Ce style nouveau, le style indirect libre, repose sur une forme de connivence entre Flaubert qui écrit et son lectorat masculin. C’est la mise en place d’une relation à laquelle, en 1975, Laura Mulvey a donné le nom de male gaze dans l’article « Plaisir visuel et cinéma narratif ». Elle en détecte la manifestation dans le cinéma parce qu’il s’agit d’une industrie dirigée par des hommes qui s’adressent à d’autres hommes dans laquelle on met en scène des femmes dépourvues de libre arbitre. La relation qui s’établit entre l’auteur et le lectorat relève d’une connivence de désir d’hommes vis a vis du corps des femmes. C’est donc une bonne trame pour un film pornographique : Emma Bovary est une femme qui couche avec différents hommes et qui cherche l’amour avec eux.
En faisant vos recherches, avez-vous été surpris du nombre d’occurrences, de la diversité des réécritures graphiques, des interprétations ?
Oui, je ne m’attendais pas à ce qu’il y en ai autant. Je sais que mes recherches sont limitées, elles ont été parfois un peu aléatoires, il y a des pistes que j’ai creusées parce que je connaissais déjà certain·es artistes. J’en ai aussi trouvé d’autres par des formes de sérendipité et en faisant des recherches diverses, dans tous les sens.
Et puis il y aussi des découvertes qui tenaient au hasard de l’actualité artistique : par exemple au Camden Art Centre à Londres puis aux FRAC de Rennes cette année. Dans ces expositions, il n’y avait pas d’œuvres sur Emma Bovary, mais en voyant le travail de l’artiste exposée, Nicola L., je me suis dit que c’était probable qu’elle y ait fait référence. En ce qui concerne le cinéma, on trouve des listes d’adaptations plus ou moins libres du roman de Flaubert. Pour les arts plastiques en revanche, c’est très aléatoire. C’est la métaphore que je fais au début du livre : on ne peut pas cartographier le nombre de personne qui ont pensé à un roman.
Quelles œuvres plastiques parlant de Madame Bovary vous touchent le plus et pourquoi ?
Difficile à dire. À chaque fois que je trouvais une œuvre, cela m’indiquait une perspective différente pour regarder ou comprendre Madame Bovary. Je dirais peut-être Dorothea Tanning ou Frances Stark, pour des raisons diamétralement opposées. Dorothea Tanning parce que cette découverte m’a vraiment étonné. Dans cette sculpture, le lien avec Madame Bovary n’est pas évident puisqu’il s’agit d’un ventre gonflé. Elle est titré Emma et des textes et notes de l’artistes indiquent son lien avec le personnage du roman de Flaubert. Ce n’est pas une iconographie très habituelle de penser à Emma Bovary comme à une femme enceinte. C’est une œuvre très singulière de Dorothea Tanning. Elle reflète cependant une préoccupation qui revient souvent chez cette célèbre artiste du surréalisme, puisqu’un pan important de son œuvre porte sur les pressions familiales et sur l’institution sociale qui entoure la maternité.
Quant à Frances Stark son travail fait partie des œuvres que je connaissais. La référence à Emma Bovary est moins directe. Elle découle de la pensée de la philosophe Avital Ronell et de son livre Addict : fixions et narcotextes, qui lit Madame Bovary comme un roman parlant d’une femme addicte. Elle se demande avec ironie si elle n’est pas une sorte de femme au foyer puisque son l’atelier est dans son salon. Stark réfléchit au mélange entre son quotidien d’artiste et son quotidien de femme et de mère.

à la Galerie Bovary – Musée des automates de Ry © DR avec l’aimable autorisation de Nicolas Burgaud
Au 19ème siècle le regard que l’on portait sur le personnage de Madame Bovary est très différent de celui qu’on lui porte aujourd’hui. Est-ce que c’est dû à des relectures féministes ? Il est d’ailleurs intéressant de voir qu’un personnage écrit par un homme intéresse autant les féministes.
Il y a différentes façons de voir la chose, mais malgré tout il y a ce phénomène assez curieux qui consiste à donner à ce personnage des qualités qui vont au-delà de la fiction. D’une part, le bovarysme devient un symptôme qui découle d’une fiction, d’autre part, parce que les historien·nes se sont beaucoup appuyé·es sur le roman comme source pour écrire l’Histoire. Je pense notamment aux histoires de l’intimité et du couple au 19ème siècle. Ce sont souvent des extraits de Flaubert qui sont utilisés comme exemples pour étayer un propos au même titre que des documents d’archives.
L’historienne féministe Michelle Perrot, a essayé d’écrire l’histoire des femmes au 19ème siècle et explique que c’est une tache très difficile parce qu’elles ont peu ou pas voix au chapitre. L’Histoire est écrite par les hommes, les documents sont validés par des hommes, et ce qui est sélectionné pour entrer dans les archives relèvent des hommes. Michelle Perrot dit qu’elle essaie de faire de l’histoire avec « les lambeaux de ce qui reste » et dans ces lambeaux il y a des journaux intimes, des habits, des choses qu’on ne considère pas comme de la grande histoire et résonne largement avec Bovary qui aimait des vêtements et écrivait des journaux intimes.
Il y a aussi eu beaucoup de relecture de spécialistes de la littérature féministe faisant une critique assez directe de la misogynie de Flaubert. Alors, le roman est un objet d’intérêt pour les féministes mais plutôt comme objet critique. C’est une tentative de retournement, d’en faire une lecture émancipatrice. À ce titre c’est un objet d’intérêt pour différentes féministes, que ce soit dans la littérature ou dans l’histoire.
Est-ce qu’aujourd’hui Madame Bovary est encore un personnage subversif ? Est-ce que les artistes se saisissent de cet aspect là ou est-ce que c’est autre chose qui les intéresse chez Emma Bovary ?
Je pense qu’Emma Bovary reste un personnage assez riche en interprétation et en potentielles manipulations et relectures. C’est un personnage qui intéresse et fascine. Pendant que je faisais mes recherches je m’en suis rendu compte : à chaque fois que je disais que j’écrivais un livre sur Emma Bovary, tout le monde avait une anecdote à me raconter sur quand et comment il ou elle avait lu ce roman. Ce qui est assez rare puisqu’il y a plein de romans qu’on oublie, d’histoires qu’on n’a pas lues. C’est un livre qui continue à toucher et à intéresser. Dès lors qu’il y a des œuvres qui font référence et qu’on considère comme importantes ou majeures, ça multiplie les chances de trouver que ce personnage est interprétable.

160 minutes, couleur et son © DR
Emma Bovary fascine aussi toujours autant par sa grande ambiguïté et modernité subversive.
Oui, c’est un personnage très ambigu. Dans l’adaptation en téléfilm par Tim Fywell pour la BBC, à la fin du roman quand elle se sait acculée, elle retrouve son amant Léon à Rouen. Ils participent à un carnaval qui est une beuverie incroyable. Une femme mariée, mère qui se saoule jusqu’à en perdre la tête, à la fin du 19ème siècle, est (même aujourd’hui encore) rarement représenté. Ces comportements (se saouler, prendre de la drogue, coucher à droite et à gauche) sont valorisés chez les hommes mais restent assez souvent interdites aux femmes. Il y a eu peu de personnages féminins équivalents, ce qui explique que l’on revisite beaucoup ce personnage aujourd’hui.
Bovary par François Aubart, éditions Les Pérégrines, 184 p., 16,50 €








