CINÉMA

CINÉ-CANAPÉ – DÉCEMBRE

Los años nuevos © Manolo Pavõn

Tous les troisièmes vendredis du mois, les rédacteur·ice·s de Maze vous proposent une sélection de films à (re)voir sur les plateformes VOD. Au programme du ciné-canapé de ce mois de décembre : deux longs, un court et une série.

Jackie de Pablo Larraín (2016)

Les victimes sont aussi les survivant·e·s. Pablo Larraín utilise le biopic comme un leurre pour parler du deuil par l’intime. Jacqueline Kennedy (Natalie Portman) reçoit Theodore White (Peter Sarsgaard), un journaliste du magasine Life en novembre 1963. Le réalisateur chilien utilise la proximité entre le mystère de l’assassinat de Kennedy et la personnalité secrète de son épouse pour développer un exercice de style brut.

Les valeurs de plans sont plus serrées, la caméra est souvent centrée sur le visage de Natalie Portman. Le ratio 1,66:1 surcadre et souligne l’intention artistique. Contraste évident avec le format CinémaScope de JFK (1991) d’Oliver Stone. Pablo Larraín est en contre-pied systématique. Il privilégie les espaces clos. Pour Jackie, il a fait appel à Stéphane Fontaine, le chef-opérateur d’Arnaud Desplechin ou de Jacques Audiard. La lumière est plus douce, plus intime que les standards états-uniens. La structure du récit en arche avec récit rétrospectif tempère l’avant-garde toute relative de Jackie.

Jackie est l’expression des tentatives auteuristes du cinéma américain des années 2010, un peu à l’image d’A24. Une tentative honorable de proposer une autre vision, tout en s’efforçant de plaire au plus grand nombre. Enfin, le film brosse le premier portrait de femme célèbre de Pablo Larraín. Une période de près de dix ans ayant accouché de Maria (2025), et surtout, d’un très grand film, Spencer (2022). Ce dernier est l’aboutissement des procédés à l’état de germe dans Jackie.

À (re)voir sur LaCinétek (abonnement)

Pierre-Théo Guernalec

Chère fin de Khéma Cousin, Lien Franckel, Laora Le Boursicot, Alissende Masson, Joséphine Mounier et Clément Saden (2025)


C’est le dernier jour avant la retraite du postier d’un archipel, et la fin de la saison des grandes marées. L’on suit cet homme grisonnant dans son ultime tournée de distribution de lettres, roulant à vélo et voguant sur les flots. Réalisé par des étudiant·e·s de l’école d’animation des Gobelins, ce court-métrage est une (trop) courte pépite d’animation.

Chère fin a la douceur et la poésie d’un film du maître de l’animation japonaise, Hayao Miyazaki. L’on y retrouve avec plaisir l’univers aquatique de Ponyo sur la falaise. Il y a des vagues servant de routes, et d’étonnant·e·s habitant·e·s marin·e·s. Si la voix du personnage trahit la mélancolie de ce rituel qui va prendre fin, tout n’est qu’harmonie et merveilles tout au long de son trajet. Chaque arrêt du postier charrie un univers visuel et une histoire singulière, sur des fonds de ciels aux allures d’aquarelles. Chaque plan est construit avec finesse et originalité, jouant avec les reflets de l’eau, des lumières, et les effets d’échelle.

Aux bruitages apaisants et immersifs – naviguant entre clapotis de l’eau, bruissement des lettres et roues du vélo – s’ajoutent une nappe musicale nostalgique qui touche en plein cœur. L’on accompagne le personnage sur son chemin jusqu’à une échappée finale dans un lieu hors du temps, où reposent les souvenirs lumineux de ses tournées.

Pour découvrir le processus de création de l’animation, un compte Instagram est dédié aux coulisses (@cherefin.gobelins).

À voir sur YouTube

Julie Tronchon

Los años nuevos de Rodrigo Sorogoyen (2024)

La nouvelle série de Rodrigo Sorogoyen (Madre, As Bestas) regarde pendant dix ans la relation liant Oscar et Ana, deux madrilènes amoureux. Il est né le 31 décembre, elle le 1er janvier. Chaque épisode les montrera durant le réveillon du nouvel an. Comme dans Boyhood, de Richard Linklater, le dispositif temporel prime sur les enjeux narratifs. Plutôt qu’une romcom balisée, la romance se déploie ainsi dans toute sa douce-amère banalité.

Les moments de joie, de dispute ou d’ennui n’apparaissent pas comme des signifiants au service d’un message ou d’une idée, mais au contraire comme la matière même de l’œuvre. Un geste qui rappellerait celui de Sophie Letourneur (en moins radical). La quête des petits détails de la vie ordinaire cohabite en permanence avec son échec ; en l’occurrence, tout ce qui nous échappe entre deux épisodes, une année entre deux Saint-Sylvestre. Le grand méchant de la série, le temps et ce qu’il fait aux corps et aux émotions, n’est pas cruel mais pire : indifférent.

En travaillant la fiction sur le long terme, Rodrigo Sorogoyen et les scénaristes Sara Cano et Paula Fabra proposent un manifeste esthétique sur ce que pourrait être l’apport majeur de la série télévisée en tant que forme. Non pas un art du flux et du remplissage permanent, comme elle l’est hélas trop souvent. Mais un rendez-vous, périodique, dont la longue durée permettrait de voir évoluer des caractères, tout en soustrayant de grand blocs narratifs, et en ouvrant de vastes béances dans l’histoire contée. Non pas une safe place confortable, mais un vecteur mal aimable d’introspection.

Si Les Simpsons avaient eu l’intuition géniale de conclure leur générique par une mise en abime en montrant la famille devant la télévision, Los Años Nuevos a la malice de s’adapter aux nouvelles pratiques de consommation de la petite lucarne. Aujourd’hui, en tout cas pour le public visé par cette série diffusée sur Arte, les séries se regardent massivement en couple. Et la télé, ainsi, redevient un troublant miroir.

Enzo Hanart

À (re)voir sur Arte (accès gratuit)

Stromboli de Roberto Rossellini (1950)

Stromboli, neuvième film de Roberto Rossellini, résume toute une société au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Le réalisateur l’écrit lui même dans les Cahiers du cinéma (n°55) : son but est de traiter le cynisme, ce « sentiment qui représentait le plus grand danger de l’après-guerre ».

En quelques minutes, l’atmosphère du film est donnée, puis renversée. D’abord, Karin, jeune femme réfugiée, est enfermée derrière d’horribles barbelés. Et puis, quelques minutes après, son mariage avec le soldat Antonio va lui permettre de changer de vie, sur l’île de Stromboli. Elle n’y découvre que le néant, qu’une vie qui ne lui correspond pas. En place du mariage libérateur qu’elle espérait, une nouvelle prison prend forme. Les barbelés laissent place à une île loin de tout et à un mari jaloux, impulsif et violent. En grand cinéaste néoréaliste, Rosselini parvient à décrypter le quotidien décadent de la jeune femme tout en y apportant un noir et blanc des plus maîtrisés. Le talent d’Ingrid Bergman surplombe la fresque rossellinienne à tel point qu’elle semble aspirer le cadre.

À (re)voir sur Arte (accès gratuit)

Erwan Mas

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