Avec Privilèges, ce qu’il nous reste à abolir, Alice de Rochechouart montre comment le privilège fonde toujours notre société et dessine des pistes de réflexion pour y mettre définitivement fin.
Nous sommes nombreux à avoir appris à l’école que la Révolution Française avait entraîné avec elle la fin des privilèges. Dans la nuit du 4 août 1789, les députés rassemblés en Assemblée Nationale votent l’abolition de ces privilèges. Deux siècles plus tard, il semblerait pourtant qu’ils soient loin d’avoir disparus. Régulièrement, dans les médias ou dans le champ politique, les uns fustigent le privilège des autres. Mais de quoi le privilège est-il le nom ? Et surtout, quelle place tient-il encore dans notre société ? Dans un essai ambitieux, la doctorante en philosophie et fondatrice du podcast Le Phil d’actu Alice de Rochechouart dessine un cadre d’analyse rigoureux pour mieux comprendre le privilège et invite ainsi ses lecteurs à penser un monde où il serait définitivement aboli.
Vous commencez votre livre en expliquant qu’il existe une confusion autour du terme de privilège. Cela signifie-t-il que son sens est encore aujourd’hui mal compris ?
Le terme de privilège est très présent dans notre imaginaire, qu’il soit culturel ou historique puisqu’on parle de l’abolition des privilèges comme étant une date fondatrice de la modernité. On a donc tendance à vouloir s’en tenir à une définition juridique du terme. Ce sur quoi j’ai voulu insister avec ce livre, c’est que le privilège se charge également d’une signification morale. Par exemple, on dit aujourd’hui que les femmes ont les mêmes droits que les hommes. C’est vrai d’un point de vue juridique mais dans la réalité, il y a toujours des injustices de fait entre les hommes et les femmes.
Vous insistez aussi sur la différence entre un avantage et un privilège. Les deux ont-ils des significations si différentes ?
Aujourd’hui, on utilise plein de termes – comme celui d’assisté – pour opérer une inversion accusatoire et prétendre que ceux et celles qui participent à l’injustice, ce ne sont pas les dominants mais bien les dominés. Un exemple de cela sont les fonctionnaires et les cheminots. Pour désigner leurs avantages, on va plutôt parler de privilèges. Or, ce que j’ai proposé comme distinction dans le livre, c’est d’utiliser le terme de privilège quand ces mêmes avantages contribuent à un système général de domination. Dans l’exemple des cheminots et des fonctionnaires, c’est loin d’être le cas. Pour eux, ces avantages ont été conquis de haute lutte pour compenser des désavantages (mobilité lié au travail, horaires décalés…). Dès lors qu’on détricote ces acquis sociaux, on a du mal à recruter dans ces professions. C’est la preuve qu’il s’agit d’avantages et non de privilèges. Dans le cas des sénateurs, c’est tout l’inverse. Leurs avantages renforcent leur pouvoir, ce sont donc bien des privilèges.
À un moment, vous évoquez l’appropriation du privilège par le marketing qui parle de « jours privilèges ». Est-ce à dire que le capitalisme participe à une forme de dépolitisation du privilège ?
Oui, absolument. Là où l’on distinguait les privilèges comme étant des structures injustes, le marketing s’est empressé de détourner ce terme pour en faire un argument de ventes. Cela montre que, quelque part, les privilèges deviennent un statut à atteindre. C’est ce que j’appelle la « passion aristocratique », c’est-à-dire qu’il y a, dans notre pays, une idolâtrie de ceux qui sont en haut. On le voit par exemple dans la défense de personnes comme Nicolas Sarkozy ou Bernard Arnault chez qui le privilège devient un étendard capitaliste de réussite.
Dans le livre, vous parlez de votre propre expérience et admettez qu’il n’est pas toujours facile de reconnaitre ses privilèges. Pourquoi, encore aujourd’hui, le privilège met-il si mal à l’aise ceux qui en bénéficie ?
D’abord, pour beaucoup de gens, c’est compliqué de reconnaître qu’il y a une hiérarchie dans la société. Ensuite, d’un point de vue personnel, c’est difficile de reconnaitre que la raison pour laquelle on détient une position confortable dans la société résulte de nos privilèges et non de notre force de travail ou de notre mérite. En France, le privilège reste infamant car on est biberonné à l’idée que l’on vit dans une société méritocratique. C’est donc bien plus flatteur de se dire qu’on mérite notre statut social.
Ces privilèges que vous décryptez dans le livre ont d’ailleurs une influence sur notre système démocratique…
Le fondement politique de notre modernité, c’est l’idée qu’un certain nombre de personnes ou de groupes sociaux (femmes, personnes en situation de handicap…) ne sont pas capables de gouverner. Au 19ème siècle d’ailleurs, on crée des catégories pour maintenir ces groupes en minorité et ainsi rendre impossible leur accès au pouvoir. Ce système représentatif est donc anti-démocratique. Et si une petite minorité de personnes détient le pouvoir, cela veut dire que nous vivons dans ce que le philosophe Jacques Rancière appelle un « Etat de droit oligarchique ». Concrètement, cela signifie qu’on ne met pas des gens compétents au pouvoir mais des personnes dont on pense qu’ils sont les plus aptes à gouverner. Lorsqu’elle est devenue ministre de l’Éducation Nationale, Elisabeth Borne a d’ailleurs reconnu qu’elle « [n’était] pas une spécialiste » des sujets relatifs à son ministère.
Si les privilèges entrainent la mise en place d’un régime anti-démocratique, on pourrait penser que les Français sont nombreux à vouloir les abolir…
En réalité, ce n’est pas le cas. Plus on a l’impression que la solidarité nationale ne fonctionne pas (défaillance des services publics…), plus chacun espère tirer son épingle du jeu. On revient à cette idée de passion aristocratique où chacun veut croire qu’il sera le prochain à bénéficier de privilèges. C’est pourtant une illusion absolue dans la mesure où, statistiquement, ce sont toujours les mêmes qui sont au pouvoir. Les chiffres le montrent, nous vivons dans une société immobile. Quelque part le mérite et la question de la possibilité de s’en sortir est un opium du peuple. Cela permet de dire aux gens de se concentrer sur leur propre trajectoire, leur propre parcours, afin qu’ils ne s’intéressent pas aux autres et que l’on maintienne de cette manière un statut quo très profitable à ceux qui ont toujours le pouvoir.
Mais alors comment se débarrasser de ces privilèges ?
D’abord, il faut lutter contre les discours d’impuissance qu’on nous rabache et qui consistent à dire qu’on ne peut pas échapper au capitalisme et donc aux privilèges. Une des pistes peut être la réinvention de la question du travail. On pourrait mieux répartir le travail afin qu’il n’y ait pas des personnes faisant des travails gratifiants quand d’autres non. On pourrait par exemple imaginer des tâches tournantes. L’important, c’est de sortir de cette idée qu’il y a des hiérarchies dans tout.
En conclusion de votre livre, vous parlez de l’importance de nos imaginaires dans la lutte contre les privilèges. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Jusque dans les annnées 80, il y avait plusieurs grands récits qui s’opposaient avec d’un côté le libéralisme et de l’autre, le communisme. Avec la chute de l’URSS, il y a eu une victoire totale – intellectuelle et culturelle – du capitalisme et depuis, on a l’impression que c’est devenu impossible de penser le système dans lequel on vit. Même Marine Tondelier, pourtant présidente du parti écologiste explique « ne pas trop savoir quoi mettre » à la place du capitalisme. C’est dire à quel point notre imaginaire est prisonnier d’un discours d’impuissance. Il est primordial de reconstruire des imaginaires alternatifs et d’inventer des contre-récits. Pour cela, il faut se réemparer du concept de privilège et lui redonner toute sa force révolutionnaire et contestataire.
Privilèges, ce qu’il nous reste à abolir, éditions JC Lattès. 20 euros.








