CINÉMA

Un Week-end à l’Est : Bucarest – Roumanie chérie

© AGENCE VALEUR ABSOLUE

Dimanche soir dernier s’achevait le festival Un Week-end à l’Est. Une plongée dans la nouvelle vague roumaine qui laisse aux spectateur·rice·s un arrière-goût doux-amer, grâce à une programmation aussi drôle que terrifiante.

C’est avec la deuxième partie des Contes de l’âge d’or de Cristian Mungiu que la partie cinéma du festival Un Week-end à l’Est se clôt. Plus dramatique que la première partie, mais gardant toujours une pointe d’humour, cette dernière séance résume parfaitement la programmation de la semaine.

Parrain de cette édition, l’ombre du cinéaste roumain planait sur les autres réalisateurs. Et son style si particulier d’écriture et de mise en scène n’a cessé de revenir hanter les visiteur·rice·s des salles obscures du Nouvel Odéon et du Christine Cinéma Club. Si l’ensemble de la programmation apparaît alors cohérent, cela se fait au détriment d’un aspect plus « panoramique » que le festival met pourtant en avant dans sa communication.

Cristian l’omniprésent

Récipiendaire de la Palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Cristian Mungiu était le pilier de la partie cinéma d’Un Week-end à l’Est. Avec quatre séances centrées autour de ses films, une rencontre et une exposition, il était inévitable. Ce sont ses trois premiers longs métrages qui ont rythmé la semaine  : Occident, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, et Contes de l’âge d’or. Oscillant entre tragédie et comédie, ses films, à la réalisation presque documentaire par moments, s’inspirent de l’histoire de la Roumanie, et tirent un bilan assez négatif du pays.

Servant d’introduction à la nouvelle vague roumaine dont Mungiu est l’une des figures les plus importantes, deux des trois films du parrain de cette édition ne sont toutefois pas exempts de défauts. Occident, par sa structure narrative répétitive, perd peu à peu les spectateur·rice·s qui attendent un dénouement toujours repoussé. Les Contes de l’âge d’or, film à sketches, forment un ensemble divertissant, mais le film souffre lui aussi d’une forme d’essoufflement par la répétition de certains procédés comiques et d’une durée totale de plus de deux heures.

Otilia, Găbița et Domnu' Bebe, les personnages principaux de 4 mois,3 semaines, 2 jours.
© Bac Films

De son côté, 4 mois, 3 semaines, 2 jours fait l’effet d’un coup-de-poing dans le ventre. D’une violence et d’une cruauté rares, cette histoire d’avortement illégal marque toujours autant les esprits, surtout à une période où l’IVG est remise en question dans de nombreux pays, notamment en Roumanie, et est encore interdit dans un grand nombre d’États. Le regard caméra final d’Anamaria Marinca glace le sang, et reste sûrement l’une des images les plus marquantes de la programmation du festival.

Nanau et les autres

À côté de la filmographie de Cristian Mungiu, le festival proposait une sélection de six films, dont quatre documentaires  : Ce nouvel an qui n’est jamais arrivé de Bogdan Mureşanu, 12h08 à l’est de Bucarest de Corneliu Porumboiu, L’Affaire collective et Toto et ses sœurs d’Alexander Nanau, La vente secrète des Juifs de Roumanie de Pierre Goetschel, et Le voyage de monsieur Crulic d’Anca Damian. Peu de place pour la fiction en-dehors de Mungiu, donc, d’autant plus que les films de Bogdan Mureşanu et de Corneliu Porumboiu ont un style très proche du cinéaste récompensé à Cannes  : ce sont des films historiques, ou traitants de l’histoire du pays, utilisant de l’humour noir et cherchant à montrer l’absurdité du régime communiste et de sa chute.

Emanoil Piscoci, Virgil Jderescu et Tiberiu Manescu de 12h08 à l'est de Bucarest dans le studio TV, décor principal du film.
© D.R.

Ces derniers ne sont toutefois pas moins agréables à regarder. Les quelques défauts déjà relevés du film de Bogdan Mureşanu, et l’étrange rythme de celui de Corneliu Porumboiu, qui unit trois personnages dans un huis clos à la mise en scène quasi-inexistante pour plus de la moitié de sa durée, ne diminuent pas leur importance dans l’ensemble proposé. 12h08 à l’est de Bucarest propose par ailleurs une forme de critique de la «  révolution  » roumaine qui permet un véritable questionnement autour de cet événement, rentrant en écho avec les documentaires d’Alexander Nanau.

En effet, avec Toto et ses sœurs et L’Affaire collective, ce dernier permet un aperçu de l’étendue de la corruption du système de santé roumain, mais aussi du manque d’accompagnement des mineurs en situation précaire. Les pièces du puzzle s’assemblent alors peu à peu, et l’histoire du pays se dévoile devant les spectateur·rice·s.

Révolution manquée

Il n’y a pas eu de révolution à Vaslui, concluent les protagonistes de 12h08 à l’est de Bucarest. Cette réponse finale, tenant en une phrase simple, implique pourtant bien plus que cela  : y a-t-il eu une révolution en Roumanie  ? Plus de trente ans après la chute du communisme, le Parti social-démocrate (PSD), successeur du Parti communiste, a toujours une place importante dans la politique du pays, comme l’explique Vlad Voiculescu dans L’Affaire collective. Les anciens du gouvernement ultra corrompu de Ceausescu sont toujours là. Ce dernier était d’ailleurs l’un des grands profiteurs d’un système de rançon international des Juifs de Roumanie : une réalité que nous expose Pierre Goetschel, dans un documentaire qui sera prochainement disponible sur Arte.

Un homme dont le fils est mort durant l'incendie du Colectiv pleure dans sa voiture dans L'affaire Collective.
© Sophie Dulac Distribution

La bureaucratie corrompue héritée de ce même système amène aussi des tragédies plus individuelles. C’est le cas de Crulic, mort de faim après avoir été ignoré pendant des mois par l’ambassade de Roumanie en Pologne. En somme, c’est tout un système maladif qui ressort de ce Week-end à l’Est. C’est la somme de la frustration de générations de Roumains, dont la «  révolution manquée […] n’a jamais éliminé la misère et l’exploitation  », comme dirait Renaud.

Ainsi, malgré une certaine uniformité stylistique et un manque de réalisatrices qui restreignent ce panorama du cinéma roumain, la programmation proposée a permis, malgré tout, une petite plongée dans le cinéma et l’histoire de la Roumanie, dont les autres activités du festival, qui se poursuivent jusqu’au 1er décembre, permettront certainement de combler les trous.

You may also like

More in CINÉMA