Avec Trans Memoria, Victoria Verseau part sur les traces de son amie Meril, et revient sur un chapitre clef de leur transition.
En 2012, les deux femmes se rencontrent en Thaïlande pour une opération de réassignation de genre. Victoria vient de Suède, Meril de France. Elles deviennent très vite amies, mais Meril se donnera la mort quelques années plus tard. Trans Memoria parle de cette absence, qui hante chaque plan. Présenté au festival Premiers Plans d’Angers en janvier dernier, nous avions rencontré sa réalisatrice.
Dans le film, vous montrez beaucoup d’images de votre enfance.
Oui. C’est arrivé tard dans le processus. Je partage aussi des images très vulnérables de moi pendant l’opération. Je me sentais ambivalente à propos de ce matériau [ndlr: le journal filmé de l’opération en 2012]. Il y a des jours où je trouve ça très bien de partager ces images, car qui ne s’est jamais senti·e triste et seul·e dans son lit, en train de pleurer parce qu’iel veut rencontrer l’amour ? Et puis, à d’autres moments, je me dis : « Merde, qu’est-ce que j’ai fait ? ». Cela change constamment.
En ce moment, j’essaie de me reconnecter à la personne que j’étais avant la transition, car j’ai un peu refoulé cette partie-là de moi-même. Et quand je ne suis pas en contact avec elle, je sens que quelque chose me manque. J’essaie de m’accepter. Dans Trans Memoria, je montre des images de moi avant la puberté. Ce qui est plus facile, parce que je suis un enfant. Je n’ai plus honte de cet enfant, j’ai beaucoup d’amour pour lui. L’adolescence, c’est plus compliqué : ça a généré des émotions difficiles.
On ressent beaucoup d’amour pour cet enfant en tant que spectateur·ice, ainsi que beaucoup d’empathie quand vous chroniquez votre transition en 2012.
Le film étudie les couches successives du temps. On remonte le temps, jusqu’à l’enfance, quand il n’y avait que des caméras DV. Ensuite, on est en 2012, lorsque je commence l’opération et que je rencontre Meril. Puis on arrive en 2019, période à laquelle je retourne sur les lieux de notre rencontre. Ces endroits ont vieilli, comme l’hôtel, l’hôpital et le centre commercial, qui est devenu complètement désaffecté depuis. Ces lieux prennent de l’âge, et disparaissent, comme des humains. Je filme les endroits où Meril est passée, et je regarde s’il reste quelque chose. Je crois que j’essaie de rendre l’invisible visible. Le film parle de cette frontière impossible à dépasser entre les vivants et les morts.
Est-ce que le cinéma est pour vous le meilleur médium pour explorer cet espace liminaire entre les vivants et les morts ?
Je suis artiste, je fais de la sculpture, des installations et des performances. Je pense que le cinéma est un moyen d’expression différent, mais il est incroyable, car il contient tellement de choses. C’est de l’image, de l’écriture, du jeu, de la musique. Tout cela en fait un art très riche, mais qui demande beaucoup, et qui est très coûteux. Réaliser un film est très difficile, surtout lorsque l’on est déprimé·e, comme j’ai pu l’être quand on filmait. Athena et Amina [ndlr: deux jeunes femmes qui viennent en Thaïlande pour la même opération de réassignation de genre en 2019, à travers lesquelles Victoria Verseau parle de sa rencontre avec Meril] étaient aussi déprimées à ce moment-là, et je voulais m’occuper d’elles. Il y a eu beaucoup de challenges, mais le film m’a vraiment portée. Je voulais vraiment raconter cette histoire. C’était crucial pour nous toutes de terminer le film.

Votre amie Meril était française. Comment vous sentez-vous à l’idée de venir présenter Trans Memoria en France ?
C’est une expérience très chargée émotionnellement. Je suis honorée de présenter le film ici, en France. Je suis contente d’être là, mais c’est très bouleversant, parce que c’est là où elle habitait, et là où elle est morte. Sa famille habite ici, mais elle n’a jamais accepté sa transition. Ils ont coupé tout contact. Aucun de ses ami·e·s ne sait où elle repose, si elle enterrée ou pas. Sa famille n’a prévenu personne. Personne ne sait. L’histoire « officielle », c’est qu’elle est morte dans un accident de voiture. Tout cela est très triste. C’est une sensation bizarre, de voir que le film est très bien reçu en France : c’est le pays où le film marche le mieux, et où il sortira en salles. C’est étrange, mais cela honore sa mémoire. Ses parents ont tout effacé d’elle, mais à travers ce film, elle existe. C’est super d’être ici.
Est-ce qu’elle aimait vivre à Paris ?
Elle a grandi dans le Sud, et elle a fui à Paris parce qu’elle ne pouvait plus rester chez elle. Elle était très seule à Paris. Elle n’avait pas beaucoup d’ami·e·s, et voulait rencontrer quelqu’un. Mais les hommes qu’elle rencontrait ne l’acceptaient pas. C’était très dur pour elle. C’est très dur de rencontrer des hommes cis-hétéro. J’en ai rencontré un, mais ils sont rares. Je ne me rends pas compte de comment cela se passe en France, mais je ne pense pas que Meril était très heureuse ici.
On ressent beaucoup la solitude de Meril dans le film. En parallèle, il y a vous, Athena, et Amina, qui essayez de former une communauté. C’est très intéressant d’avoir utilisé ces deux personnages pour raconter votre amitié avec Meril.
Oui. Ces deux personnages sont au début de leur transition, comme moi et Meril au moment où nous nous sommes rencontrées. C’est comme si elle pouvait voir leur avenir à travers mon histoire. Cela les a aidées à se préparer, et à traverser cette étape de leur vie. C’était important pour moi de ne pas me retrouver seule avec la mémoire de Meril, et de cette amitié, mais de pouvoir la partager. Athena me disait qu’elle trouvait bizarre que Meril lui manque, alors qu’elle ne l’avait jamais rencontrée.
Oui, Meril est une présence très tangible. L’on ressent profondément son absence.
Oui. Il y a une image d’elle : c’est une photo de nous deux, mais elle n’est très nette. On ne la voit jamais vraiment, parce que je ne pouvais pas lui demander son autorisation pour apparaître dans le film. Et je voulais respecter cela. Et puis, elle est partie : on ne sait pas ce qui se passe quand quelqu’un meurt. Notre société est très démythifiée maintenant. De plus, j’ai grandi dans une famille athée qui portait une grande croyance envers la science, où les mystères sont évacués. Je doute, mais je crois qu’elle est encore là. Je sens une présence, une énergie. Le film est cette recherche, cette quête existentielle. Je cherche à comprendre ce qu’il se passe quand quelqu’un meurt, à comprendre le vide. Je me demande si quelque chose subsiste.
C’est comme un grand trou, autour duquel se construit Trans Memoria.
Oui, et dans tous ces environnement assez vides et dépeuplés, j’essaie d’approcher une présence qui vibre sous la surface. Pourtant, je ne crois pas qu’il y ait des fantômes. Je parle de la tristesse que l’on ressent lorsque quelqu’un est définitivement parti. C’était assez thérapeutique comme travail.
Quels sont vos futurs projets après ?
Je veux faire une trilogie autour de l’expérience trans. Le prochain film sera un film de fiction, avec une actrice qui interprètera mon rôle. C’est juste avant mon opération, lorsque je commençais les hormones. J’avais 22 ans, j’étais jeune et très pressée de vivre ma vie. J’ai décidé de partir aux États-Unis pour faire un road-trip. J’ai fait du stop seule à travers le pays, pendant trois mois. Je n’étais pas sûre de comment j’étais perçue : non-binaire, trans, femme-cis… et puis, il m’est apparu évident que les gens me prenaient pour une femme-cis. Ce voyage est devenu une révolution sexuelle, où je vivais des choses que je n’avais pas pu vivre à l’adolescence. D’un coup, j’intéressais les hommes. J’en ai rencontré beaucoup ; c’était une aventure euphorique, mais aussi une mise en danger. J’ai rencontré des personnes très radicales, transphobes et homophobes, avec qui j’ai couché. Le film s’appelle Trans Love.
Trans Memoria, un film de Victoria Verseau, en salles le 19 novembre 2025.








