Théâtre

Avec « Musée Duras », Julien Gosselin nous plonge dans la langue de Marguerite Duras

Simon Gosselin

Musée Duras nous plonge dans la bibliothèque de l’écrivaine. Mais, loin de muséifier la langue de l’autrice, ce spectacle hors normes donne à entendre toutes ses voix.

Tout commence en 2024. Les metteurs en scène Julien Gosselin et Sylvain Creuzevault sont invités à travailler avec des élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD) et envisagent tous deux de travailler sur Marguerite Duras. Finalement, Sylvain Creuzevault décide de s’intéresser à la figure de Pier Paolo Pasolini — c’est d’ailleurs l’artiste italien qui sera au centre de Pétrole, son prochain spectacle. Julien Gosselin se tient quant à lui à Marguerite Duras, qu’il n’avait jusqu’à alors jamais adaptée au théâtre. Jusqu’ici, le metteur en scène craignait de porter les textes de l’écrivaine sur scène. Par peur d’une langue révérée, de produire une forme bourgeoise, voire « libérale », glisse-t-il dans la note d’intention du spectacle. L’âge aidant — et peut-être aussi l’arrivée à la direction d’un Théâtre national particulièrement bourgeois — les réticences se sont éloignées. Musée Duras est né.

En dépit de la quantité d’œuvres produites par Duras et des formes qu’elle a pu explorer (roman, récit, théâtre ou cinéma), on la réduit souvent à quelques textes et quelques motifs. Musée Duras permet au contraire d’apprécier toute l’étendue et la diversité de l’œuvre de l’autrice. Tous ses grands succès figurent au programme (L’Amant, La Douleur, Hiroshima mon amour, Suzanna Andler ou L’Amante anglaise), tout comme des œuvres moins connues de l’écrivaine : L’homme assis dans le couloir, La maladie de la mort, Le Théâtre, Savannah Bay ou le magnifique L’homme atlantique. Dans ce spectacle, on retrouve les obsessions de Marguerite Duras : la colonisation, l’absence, la violence (des corps et des sentiments) et, bien sûr, le désir et la sexualité. Une sexualité parfois morbide, très liée au corps qui se meurt. Pour la première fois d’ailleurs, Julien Gosselin met en scène ce thème de manière très franche et très crue.

© Simon Gosselin

Catalogue raisonné

Si Musée Duras permet aussi de faire une sorte de catalogue raisonné du travail de Julien Gosselin. Comme souvent chez lui, la musique live est très présente, l’usage de la caméra aussi. La diversité des formes proposées permet de rappeler à ceux qui le réduisent souvent à quelques clichés — des mises en scènes longues, bruyantes, pleines d’effets vidéos et sonores — que son travail est plus riche et subtil. Ce qu’il propose dans les adaptations de L’Amant, La Douleur ou La Musica, souligne aussi qu’il sait faire – et très bien faire – avec des dispositifs très simples.

Les dix heures du spectacle sont découpées en cinq performances de deux heures, qui peuvent être vues en semaine ou en intégrale, du vendredi au dimanche. Chaque performance dure moins d’une heure, et dix minutes de pause séparent chacune d’entre elle, chronomètre affiché. Comme au musée ou presque, le public rentre, sort, prend un café, est parfois invité à occuper le plateau — assis ou couché. Si le dispositif global est ambitieux, la scénographie, elle, est simple. Un plateau dépouillé, presque stérile. La scène est une simple bande de linoléum blanc de quelques mètres de large. Le public est disposé sur deux tribunes qui se font face et surplombé par de grands écrans. Un espace quasi entièrement blanc, qui évoque la white box d’une salle de musée, ou le bloc opératoire. Le public est-il venu voir une performance ou une leçon de médecine ? Les deux presque, tant le titanesque travail de lecture, de découpage et de couture réalisé sur les textes de Duras est comparable à de la chirurgie. Musée Duras, c’est passer au scalpel l’œuvre de l’autrice, et en livrer sa substantifique moelle.

Clins d’œils

Certains choix surprennent toutefois : la direction d’acteurs criarde, qui va à l’encontre ce que l’on connaît de la langue durassienne. L’utilisation, devenue habituelle chez le metteur en scène, de l’autotune pour modifier la voix des interprètes. La décision de faire jouer les acteurs dans une multitude de langues, de l’anglais au japonais en passant par dari et l’arabe. Au contraire, ce choix permet de s’affranchir du respect d’habitude réservé à l’écriture de Marguerite Duras, et de réentendre vraiment la langue de l’autrice.

© Simon Gosselin

Difficile aussi de résister à l’efficacité de certaines décisions manifestement faites en pleine connaissance de cause, voire avec un peu d’humour. Comment ne pas apprécier, sourire aux lèvres, de voir une actrice grimée en Duras des années 1990 (excellente Lucile Rose) débiter laconiquement un texte dans lequel l’autrice exprime justement tout son dégoût pour l’acte de mise en scène, les costumes et le jeu ? Idem pour la pièce L’Amante anglaise que Duras souhaitait voir montée sans aucun décor, et qui se retrouve ici transposée dans une mise en scène façon série true-crime de Netflix. Refusant d’ériger un mausolée, Julien Gosselin et ses interprètes nous rappellent, si besoin était, que leur matériau est vivant , et qu’on ne fait pas de théâtre pour les morts. Ce qui n’empêche pas d’en faire avec eux. Ainsi, La Douleur reprend la très belle et très dépouillée adaptation du texte par Patrice Chéreau en 1984.

Les quatorze interprètes, sur le plateau, assurent tour à tour la vidéo, la prise de son et les changements de décor. On retient surtout leur très haut niveau de jeu, notamment celui d’Alice Da Luz Gomes (époustouflante dans son seul en scène sur le texte de L’Amant), Louis Pancréac’h (La douleur) et Clara Pacini (L’homme atlantique). Leur force devient, au fil du spectacle, la force de Musée Duras. Il y a quelque chose de très émouvant à voir ces jeunes artistes s’engager si pleinement dans ce travail et livrer une forme si aboutie. De ce spectacle-fleuve, on retient deux formes et, surtout, deux langues : celle de Marguerite Duras, évidemment, mais aussi celle de Julien Gosselin. Musée Duras appelle toute la beauté de la première et confirme la puissance de la seconde.

Musée Duras, d’après Marguerite Duras, mise en scène de Julien Gosselin. A l’Odéon-Théâtre de l’Europe (Ateliers Berthier). Durée : 5 performances de 2h (10h en intégrale).

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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