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Margaux Manchon : « Comme c’était ma première BD, j’étais focalisée sur le fait de réussir à aller au bout sans mourir »

© Margaux Manchon
© Margaux Manchon

Des faits marquants est une BD truculente et absurde. Margaux Manchon, sa créatrice, nous régale d’anecdotes aussi farfelues que drôles : de la naissance des Sims au concours Miss France.

Vous ne vous étiez jamais demandé qui était Valentin de la Saint-Valentin ? L’existence des jeux en ligne Cromimi ou Ma Bimbo n’était qu’un lointain souvenir ? Vous ignoriez à quelle date et par qui les cartes postales ont été créées ? Qu’à cela ne tienne, Margaux Manchon y répond pour vous. Des faits marquants est une première BD drôlissime qui présente sous forme de faux éphéméride, le calendrier de cinquante « faits marquants ». Mais marquants pour qui ? La bédéaste dresse avec humour une rétrospective de faits plus ou moins absurdes qui dressent en creux un portrait de la France des Millennials à la Gen Z. Rencontre.

© Margaux Manchon / L’Agrume

Quel a été votre parcours  ? Comment en êtes-vous venu à vouloir faire de la BD  ?

Dans les Vosges où j’ai grandi, je n’avais aucun modèle autour de moi me permettant de penser que je pourrais exercer un métier artistique «  pour de vrai  ». Ça me semblait hors d’accès. J’ai donc tâtonné en licence de sociologie, avant de me réorienter en Lettres Modernes car j’étais passionnée de littérature. J’ai enchaîné avec un Master Métiers du livre, pour travailler dans l’édition  : là encore, ça semblait assez inaccessible pour quelqu’un sans carnet d’adresse. J’ai quand même, à force de toquer aux portes et de me suspendre aux poignées, fini par décrocher un stage dans l’édition jeunesse à Paris, puis par m’y faire une vie et un métier.

Qu’est-ce que le travail dans l’édition vous a apporté ?

Travailler dans l’édition m’a rapproché du travail d’écriture et m’a remis la tête dedans. J’aimais l’aspect bouillonnant et créatif du métier et j’ai commencé à alimenter un compte Instagram, @chatnoir_chatblanc, de dessins en noir et blanc que je scannais et qui étaient à la base une sorte de journal intime. Au fil du temps, les dessins se sont transformés en strips autobio, puis en strips avec d’autres personnages, le compte a été un peu plus suivi et j’ai ressenti le besoin de basculer sur de l’humour pour protéger un peu ce côté très intime. Pendant longtemps, quand même, je n’osais pas penser à ce que je faisais comme un « travail » qui méritait d’être publié. Il a fallu pour ça un déménagement à Nantes, la rencontre avec d’autres personnes en freelance, l’envie de liberté et d’oser sortir un peu des sentiers battus. Graduellement, je me suis mise à croire en ce que je faisais et j’ai quitté complètement l’édition.


Quelle est votre autobiographie de lectrice de BD  ?

Petite, j’étais une lectrice chevronnée de J’aime lire : je les attendais tous les mois. Bien sûr, j’étais une fan de Tom Tom et Nana, et j’avais aussi tous les Max et Lili. D’ailleurs, j’ai découvert que je dessinais les chiens un peu comme Serge Bloch, avec un nez très phallique ! Avec le temps, je suis devenue plutôt une lectrice de romans, les BD ponctuaient ma vie de temps en temps : il y a eu surtout les mangas, à une période, comme Fruits Basket de Natsuki Takaya, qui est encore aujourd’hui mon shojo préféré ! J’admirais vraiment l’autrice, qui avait pris l’habitude de se dessiner parfois dans la marge avec un trait très décomplexé, pour raconter un peu sa vie très monotone. Ça a été sûrement les premières bribes d’autobio que j’ai pu lire, je trouvais ça hilarant !

À la fac, j’ai surtout lu du théâtre et des romans classiques, ce n’est qu’ensuite que j’ai découvert les autrices qui m’ont vraiment fait aimer la BD : Marjane Satrapi en tête, avec Persepolis et Broderies. La rencontre entre histoire avec un grand H et récit intime m’a beaucoup parlé et beaucoup marqué. Je pense que c’est l’autrice qui m’a le plus influencée. J’ai ensuite fait connaissance avec des autrices comme Lisa Mandel ou Liv Strömquist qui m’ont beaucoup aidée à décomplexer mon trait et à assumer mon dessin un peu foutraque. Au début, j’étais vraiment rebutée par le dessin de Liv, d’ailleurs, que je trouvais très laid. Ça m’a conforté dans l’idée de porter plus d’intérêt à l’écrit qu’au dessin, dans mes compositions.

Et plus récemment ?

Sur Instagram, à partir de 2020, il y a eu une sorte de raz-de-marée de strips autobio et j’avoue m’être sentie un peu submergée par tous ces comptes d’artistes de BD : j’aimais bien suivre War and peas, Félix Auvart, Lisa Mandel, parmi pleins d’autres mais, pendant un temps, j’ai décidé de ne plus lire les BD instagram, par peur d’être influencée, et aussi car ça m’oppressait. Je privilégie le livre papier, maintenant, j’achète ou je prends les livres à la bibliothèque, je relis avec sérénité et d’ailleurs plutôt des choses différentes et éloignées de mon travail : j’aime bien lire des romans graphiques ou BD avec des dessins que je ne pourrai jamais faire.

© Margaux Manchon / L’Agrume

Comment est née l’idée Des faits marquants  ?

C’était mon projet d’Inktober de l’année 2023  : en gros, pendant le mois d’octobre, chacun·e est libre de participer et de faire un dessin par jour sur une thématique. Je m’étais dit que ce serait rigolo de chercher sur Internet un fait qui serait arrivé le 1er octobre, et d’en faire un strip  : c’est tombé sur la carte postale. C’était suffisamment quelconque pour pouvoir broder sur le sujet, qui est d’ailleurs resté dans la BD finale avec une structure assez similaire et un goût prononcé pour l’intertextualité, l’humour et l’absurde. J’avais d’ailleurs déjà fait un test de personnalité dans ce premier strip  : quelle carte postale es-tu  ? Je me suis dit que ce serait dingo de continuer ce concept sur toute une année et suffisamment diversifié pour que je ne m’ennuie jamais  : le projet est né, et je l’ai envoyé 3 mois plus tard à L’Agrume  !


C’est quoi un fait marquant  ? Qu’est qui rend un fait plus marquant qu’un autre  ?

D’après le Larousse, un fait marquant c’est un fait qui fait impression, qui laisse une trace. Après, ça dépend d’où on se place  : qui définit ce qui a été marquant pour une société  ? Le gouvernement, les puissants, les intellectuels, les élites  ? Qu’est ce qui marque la vie d’une petite fille de classe moyenne qui a grandi dans les années 90  ? Ce qui m’a marqué moi n’aura pas forcément marqué tout le monde  : j’imagine que le fait que j’ai abandonné le poney club parce que j’avais mal au cul ne rentrera pas dans les annales de l’Histoire  ! Mais il y a un tronc commun, même si on n’est pas tous marqué de la même façon. De ce que j’ai vu, les lecteurices ont tiré ce qu’ils voulaient de ces faits marquants  : les gens m’ont reparlé du strip sur la création du skyblog en me disant « ohlàlà c’est vrai, les skyblogs qu’est-ce que c’était bien ! » alors que j’y fais une critique de l’égocentrisme et du narcissisme, globalement. Amusant  !


Quel est votre fait préféré et pourquoi  ?

C’est difficile de choisir  ! Mais je crois que j’aime bien «  Intervilles  », on y retrouve bien l’esprit du livre  : des boudins mous, des gens qui rient d’autres gens qui se font humilier à la télé, et puis la dernière case, quand je parle des autres émissions télé de l’été, qui ont évolué au fil des changements de la société, et qui sont au final le reflet de nous-mêmes (imparfaits, sadiques, frustrés, égocentriques, pathétiques  ?) Il y a un personnage qui regarde la télé et qui dit, bien content  : «  Bon, déjà qu’ils nous ont sucré les vachettes et qu’on ne peut plus rien dire… c’est bien qu’ils nous aient laissé les nains… rigolo…  ». Ça en dit long  !

© Margaux Manchon / L’Agrume

A t-il fallu faire un tri des faits  ? Y a t-il un fait absurde ou crucial auquel vous avez dû renoncer ou auquel vous avez pensé trop tard  ?

On ne dirait pas comme ça haha mais il y a eu une vraie réflexion dans le plan. À la base, je voulais mettre beaucoup plus d’événements insignifiants, comme l’ouverture de la pêche à la truite, mais au final je crois que c’était bien de rester sur des faits moyennement marquants, avec un équilibre dans les sujets  : télé, jeux, mode, littérature… Il y a des événements plus importants que d’autres, dans le livre, certains ont réellement marqué l’Histoire, je pense notamment au premier vote des femmes en France. Ceux-là ont été les plus compliqués à écrire, car je ne voulais pas raconter n’importe quoi. J’ai réalisé d’ailleurs dans mes recherches qu’il y avait des choses réelles tellement absurdes par essence, qu’elles ne nécessitaient même pas d’être exagérées ou décalées  : par exemple, quand j’écoutais la table ronde de 1966 autour du sujet de la pilule. Un rabbin, un pasteur et un médecin discutent si oui ou non il faut laisser les femmes prendre la pilule  : on dirait le début d’une blague  ! Ça s’écrit tout seul…

Et j’avoue que je regrette un peu de ne pas avoir fait un vrai sujet sur le FOOT, qui est une thématique très très intéressante et qui était le sujet de discussion préféré de mon père (qui était entraîneur de foot)  : les footballeurs sont au final les seuls milliardaires qu’on pardonne. Mon désir secret serait de pouvoir enchaîner avec un tome 2, où il y aurait forcément la coupe du monde 98  : quand je revois les photos avec nos visages heureux, peinturlurés de bleu, blanc et rouge… on se serait cru à un rassemblement du RN…  ! Et sinon, au vu de l’actualité, il y aurait aussi la possibilité de faire un lien entre la date de sortie du Comte de Monte Cristo et Nicolas Sarkozy haha  !


Dans la BD vous comparez vos dessins à l’art naïf des grottes de Lascaux. Il faut être rusé pour faire de l’art naïf  ? Autrement dit, est-ce que c’est dur de rendre son dessin et ce que l’on raconte le plus simple, drôle et accessible possible  ?

Certains artistes poussent beaucoup plus loin le process avec un trait très relâché, un dessin très enfantin, ce qui n’est pas forcément le cas de cette BD au fond (je me suis en fait super appliquée  !). Je pense que c’est plus dur qu’il n’y parait et qu’il ne faut pas le mépriser  : plus minimaliste, plus simple, plus direct dans les émotions partagées. C’est aussi pour ma part un style que j’apprécie, n’étant pas particulièrement chamboulée par le réalisme anatomique.

Dans une interview, Lisa Mandel disait que ce qu’elle cherchait c’était que les lecteurs comprennent ce qu’elle dessinait par des éléments simples. Pour ça, il faut un certain lâcher prise et un abandon du dessin «  parfait  ». Dans mon cas, comme le dessin vient simplement accompagner le texte, tant qu’on comprend effectivement à peu près ce que j’ai voulu dire, ça me va  ! J’imagine que certains profs des Beaux Arts frissonneraient en voyant mon rapport à la perspective dans mes planches. Mon copain me dit parfois en voyant que je dessine un bras pas à la bonne place «  Alors, c’est anatomiquement impossible.  » Et je lui réponds  : «  Et alors  ? Ça te dérange, tête d’orange  ? tu te l’épluches et tu te la manges dans la grange »  : je gagne ainsi haut la main le débat (selon moi).


Etait-ce important pour vous que votre BD soit à la fois drôle, féministe et politique  ?

Je voulais en tout cas absolument que raconter ces événements soient un prétexte pour parler d’autre chose, et en profiter pour tisser des liens avec nous et aujourd’hui. Le féminisme, par exemple, s’infuse un peu partout, et surtout dans les sujets qui n’ont a priori rien à voir  : je trouve que c’est encore le plus drôle  ! C’est vrai qu’on pourrait penser que Des faits marquants est un album nostalgique, c’est d’ailleurs beaucoup ce qui m’est revenu, que ça rappelait des souvenirs, que c’était une bulle de positif. Ça m’a un peu étonné car même si les histoires se situent (ou au moins commencent) dans le passé, je ne crois pas qu’on la referme en se disant «  ahhh c’était mieux avant  !  » enfin j’espère  !

Il y a une critique assez claire de ces événements du passé, pas pour ce qu’ils sont, mais pour le lien que j’en fais avec le présent. Miss France, par exemple, dont la misogynie s’ancrait dans les années 70-80, semble complètement désuet aujourd’hui, quasi anachronique : moi je me demande « pourquoi est-ce que cette émission s’est accrochée à l’antenne, pourquoi 7 millions de gens, dans une société plus progressiste, regardent encore ça ? ». Comme je ne voulais pas tirer sur l’ambulance, et surtout pas critiquer les femmes qui choisissent d’y participer, mon angle c’était de proposer comment améliorer l’émission qui est quand même super longue et chiante, et puisqu’on en était à voir des femmes se battre entre elles pour désigner « la meilleure », pourquoi ne pas aller plus loin et proposer des genres de jeux du cirque à la Intervilles ? Bras de fer, courses en sac à patate… ce serait quand même plus rigolo…

© Margaux Manchon / L’Agrume

Est-ce que vous avez eu des sources d’inspiration (pour les graphismes, le ton) pour cette BD  ?

Comme c’était ma toute première BD, j’avais l’impression de ne pas savoir du tout ce que je faisais et j’étais focalisée sur le fait de réussir à ALLER AU BOUT SANS MOURIR. Je n’ai donc pas du tout pensé à des inspirations en particulier, mais il est clair que j’ai été influencée par mes lectures. Dans les retours qu’on m’a fait, on m’a pas mal parlé de Liv Strömquist. C’était sûrement l’une des premières fois où j’ai lu une autrice dérouler ce qu’elle avait dans sa tête avec une telle liberté de ton. Moi qui ai souvent l’impression d’écrire des tartines et des tartines, j’avais de la marge car c’est une autrice qui écrit beaucoup  ! Sinon, pour l’utilisation des couleurs, je m’étais dit dès le départ que ce serait épuré car je ne voulais pas surcharger les pages déjà très denses en info, en texte. J’avais donc pensé à un changement de couleurs entre les saisons, du bleu, du jaune, du rose… j’étais assez fière de moi et j’en ai parlé à un copain qui m’a dit  : «  Ah  ! Oui  ! Comme Riad Sattouf  ». J’étais un peu dégonflée comme un vieux pneu mais j’ai quand même gardé l’idée, et mon éditeur a proposé de faire une impression avec des pantones, ce qui donne ce rendu très pop.


J’ai l’impression que Des faits marquants se présente parfois sous forme d’autobiographie déguisée et originale  : on y retrouve votre parcours de lectrice, vos obsessions et activités d’enfant. C’est le cas  ? Dès les départ vous saviez que vous vouliez mélanger biographie et faits  ?

Oui, c’est vrai  ! Ce n’était pas forcément prévu au départ, mais j’ai senti que des ponts pouvaient se faire et au final, la BD a été écrite à la fois autour des faits marquants et autour de souvenirs, les uns se nourrissant des autres. J’ai choisi de faire ma propre liste de choses qui avait marqué ma famille, ma vie de petite vosgienne qui allait au camping une fois l’an, qui regardait beaucoup la télé et jouait à des jeux « pour filles » sur l’ordinateur. Avec ma famille, on a peu de liens, mais les seuls qu’on ait sont ces moments devant la télévision. Ça a infusé tout le livre. Les moments marquants du livre sont ceux d’une jeune femme qui a grandi dans une société misogyne, expérimenté le sexisme, les violences sexuelles.

Quand je jouais au jeu Ma bimbo, qui était un élevage de jeunes femmes, je ne me doutais pas que c’était problématique, j’étais concentrée sur l’obsession de passer des niveaux, bien sûr. Il se trouve qu’on est nombreuses dans le même cas, et je pense que pas mal de gens auront pu/pourront se retrouver dans le livre, même à plusieurs générations d’écart. Et si c’est le cas, c’est que ces choses ont été marquantes pour tout un tas de personnes. Il y a une mémoire commune qu’elle soit positive ou négative. Il y a parfois des grands écarts volontaires, comme la création de la dynamite et le fait que mon père exterminait les taupes de notre jardin avec des explosifs, c’est assez… aléatoire…


Vous avez des coups de cœur culturels à recommander  ?

Les podcasts Arte m’ont littéralement sauvée quand j’en étais à la phase longue et chronophage de la mise au propre, en particulier deux : « 57 rue de Varenne » qui est une fiction en plusieurs saisons des coulisses de l’Elysée (pas si fictionnel en vérité, extrêmement cynique et réaliste). Et surtout « La chute de Lapinville » : il y a plus de 300 épisodes et c’était une phase où je pouvais laisser mon cerveau vagabonder. Les auteurices sont les rois et reines de la digression. Le postulat de base c’est comment la vengeance de Lapin a conduit à la fin du monde, et 300 épisodes plus tard le monde n’a toujours pas été détruit : des géni.es !

En BD, je n’ai jamais rien lu d’aussi riche, beau, barré, intelligent et inventif que Les Contes du Marylène de Anne Simon, aux éditions Misma. Je recommande la série car je me suis rendue compte que c’était finalement assez «  niche  » et qu’il y avait encore des gens qui ne connaissaient pas  : c’est pourtant notre Star Wars à nous  ! (aucun rapport avec l’espace néanmoins).

Côté cinéma, deux films scandinaves : Sick of myself, comédie horrifique norvégienne, qui montre notre désir maladif de nous mettre en scène jusqu’à l’autodestruction et The Ugly Stepsister  une réécriture suédoise de l’histoire de Cendrillon à la sauce body horror, cynique et magnifique. Je suis aussi obligée de parler du travail journalistique d’Elise Costa que j’adore : sans en écrire des tartines, je dirais que c’est un vrai réconfort de trouver de l’empathie dans la façon d’étudier et d’écrire les faits divers et les crimes qui jalonnent notre société.

Des faits marquants par Margaux Manchon, éditions l’Agrume, 168 p., 16.90€

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