CINÉMA

« Eleanor the Great » – Aux grands-mères les grands mensonges

Dehors, une dame âgée regarde loin devant elle. Derrière elle on aperçoit une grande roue. Le ciel est bleu. Image extraite du film Eleanor the great the Scarlett Johansson.
Eleanor The Great © Sony Pictures Releasing France

Avec Eleanor the Great, présenté cette année dans la sélection Un Certain regard du Festival de Cannes, Scarlett Johansson s’essaie à la réalisation pour la première fois. Le film, en grande simplicité, brosse le portrait d’une nonagénaire qui souhaite sortir de la solitude.

Eleanor Morgenstein (June Squibb), 94 ans, se retrouve grandement démunie lorsque Bessie (Rita Zohar), sa meilleure amie depuis toujours et colocataire depuis de nombreuses années, décède. Elle quitte donc Los Angeles pour New York, où elle s’installe chez sa fille. Mais à cet âge, pas facile de se faire de nouveaux·elles ami·e·s… C’est alors qu’elle fait la rencontre de Nina (Erin Kellyman), une étudiante à l’université.

Quand l’amitié sauve

Lorsqu’Eleanor rentre par hasard dans une réunion de groupe de soutien pour survivant·e·s de l’Holocauste, le mensonge semble tout naturellement sortir de sa bouche. En s’appropriant l’histoire de sa meilleure amie Bessie, bel et bien survivante de l’Holocauste, elle s’intègre à un groupe qui devient pour elle une bouée de sauvetage. Mais c’est surtout cet élément qui est à l’origine de la relation principale du film : l’amitié entre Nina et Eleanor. Le lien intergénérationnel sur lequel la réalisatrice met la lumière est beau à voir à l’écran.

Nina, jeune étudiante à l’Université de New York, fille d’un célèbre journaliste à la télévision, assiste au groupe de soutien pour un article à rendre dans le cadre de son cours de journalisme. Elle est est hypnotisée par l’histoire – fausse, donc – d’Eleanor, et leur relation se développe bien au-delà d’un simple projet étudiant.

Les deux femmes, séparées par l’âge, trouvent un réconfort puissant dans les moments qu’elles partagent. Toutes deux affectées par un deuil, habitées par les mêmes doutes, leurs discussions pleines d’honnêteté – du moins, a priori – les guident vers une forme de guérison.

Pluralité du deuil

Car le deuil est omniprésent dans le film. Il émane d’Eleanor, qui se replonge via ses photos dans les souvenirs qu’elle a partagés avec sa meilleure amie, ou son mari. Ce deuil semble plutôt doux, nostalgique, doux-amer.

De l’autre côté, le deuil vécu par Nina et son père Roger (Chiwetel Ejiofor) les frappe de plein fouet. La perte de la mère, et de l’épouse, récente, crée une douleur que les deux peinent à gérer. Iels se retrouvent face à la difficulté de faire famille, alors même que l’absence est si présente. Sur ce point, la musique au piano de Dustin O’Halloran est malheureusement un peu trop présente, cassant le réalisme de ces scènes d’émotion.

© Sony Pictures Releasing France

Communauté

La fille d’Eleanor, Lisa (Jessica Hecht), semble débordée par sa carrière et l’éducation de son fils Peter (Greg Kaston), entré récemment à l’université. Bien que très soucieuse, elle se préoccupe du bien-être de sa mère d’une manière parfois maladroite. Son personnage devient alors quelque peu agaçant. En inscrivant sa mère au Centre communautaire juif, elle espère que celle-ci pourra créer du lien autour d’une communauté qu’elle semble elle-même avoir abandonnée. La religion occupe une place particulière dans le film : c’est finalement elle qui permet à Eleanor de créer une nouvelle routine dans son quotidien. Prière, bar-mitzvah, relecture des textes sacrés : Eleanor rallume la flamme de sa spiritualité, qui devient pilier de son deuil.

Pour tourner ces scènes au Centre communautaire juif, des rescapé·e·s ont été contacté·e·s et ont donc participé au tournage. Scarlett Johansson met ainsi en lumière le partage de l’histoire et l’importance de la parole, en intégrant ces enjeux dans une histoire d’amitié. La réalisatrice a d’ailleurs confié dédier le film à sa grand-mère, femme juive très indépendante, exubérante, grande fan de la ville de New York.

Mamie cool

La cinéaste présente d’ailleurs, dès les premières minutes du film, un personnage principal à la répartie sans limite. Une femme qui, malgré son âge, n’a perdu ni sa vitalité, ni son sens de l’humour. Peu représentées à l’écran, les femmes âgées sont encore moins souvent en tête d’affiche. Le geste est donc à saluer, surtout pour un premier film.

Eleanor the Great repose ainsi sur un ensemble de contrastes. D’abord entre générations, et c’est Eleanor qui le symbolise le mieux. C’est une mamie cool. Elle utilise un smartphone, porte des tailleurs fuchsia et se promène dans les rues de New York, boisson Starbucks à la main. La photographie de la française Hélène Louvart (The Lost Daughter, La Chimère), offre une balade agréable dans la « Big Apple ».

Si elle se cherche dans cette nouvelle ville – et nouvelle vie -, curieuse de la direction qu’elle va prendre, Eleanor est pourtant admirée par les personnages qui l’entourent. Modèle et mentor pour Nina, figure de courage pour les membres du Centre communautaire juif, mère qui vieillit pour sa fille. C’est un personnage complexe, qui, à travers son mensonge, dépeint la délicatesse des rapports humains. Ce mensonge est un élément clé du scénario, puisqu’il force la jeune Nina à considérer le pardon comme une vertu indispensable.

Eleanor the Great est un premier film doux, joyeux, porté par deux actrices qui forment un duo cohérent. Il pose les prémisses du regard de Scarlett Johansson en tant que réalisatrice, et malgré un ensemble peut-être un peu trop lisse, révèle une sensibilité certaine dans la manière de capter les émotions.

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