Tous les troisièmes vendredis du mois, les rédacteur·ice·s de Maze vous proposent une sélection de films à (re)voir sur les plateformes VOD. Au programme du ciné-canapé de ce mois de novembre : du long, du court, des séries, sortis en salles, ou sur les plateformes, il y a dix ans comme il y a deux mois.
Paddington, de Paul King (2014)
Pour Ciné-canapé, Paddington s’impose comme un modèle de « film-doudou » : un cinéma pensé pour rassurer sans endormir, pour accueillir le spectateur avec autant de douceur que le ferait une couverture un soir d’hiver. Le personnage lui-même — un petit ours poli, courageux, obstinément aimable — incarne cette chaleur. Arraché à son foyer péruvien et débarqué dans un Londres immense, il cherche simplement un lieu où rester. Ce motif narratif très simple suffit à ouvrir un imaginaire précis : celui d’un cinéma où la tendresse devient une proposition esthétique. L’étiquette autour du cou de l’ourson, « Please look after this bear. Thank you. », raconte le déracinement, la solitude, mais aussi l’espoir. Tandis que la famille Brown, qui le recueille, devient une variation sur l’hospitalité. Elle est faite d’hésitations, d’essais maladroits et de générosité sincère.
Sous cette épaisseur confortable, Paul King construit un récit aux multiples couches. Les gags, l’humour britannique et l’élégance des accents ne masquent jamais la profondeur du récit. Ils l’enrobent au contraire d’un moelleux savoureux. Les enfants y trouvent l’aventure, la maladresse charmante, les poursuites en pagaille. Les adultes y voient un conte délicat sur la peur de l’autre, le sens de l’accueil, et la possibilité d’une réparation collective. Cette émotion passe aussi par la mise en scène, d’une poésie délicieuse. Paul King travaille ses cadres comme des scènes de théâtre miniatures, colorées et musicales. Un geste artisanal, presque « wes-andersonien ». Le film est un exemple de précision dans la direction artistique, attentive aux objets autant qu’aux regards. Les teintes saturées, les compositions trépidantes, les détails sensibles évoquent la douceur d’une fable. Ce monde d’une naïveté nécessaire semble tenir grâce à la marmelade et à la bienveillance.
C’est sans doute là que réside la force de Paddington. Dans cette croyance obstinée qu’un film peut être un refuge, sans nier la complexité du monde. Le récit n’ignore ni la violence, ni le rejet, ni la fragilité des êtres exilés. Mais il choisit de les traverser avec délicatesse, de se servir de l’imaginaire comme d’un baume réconfortant. Au générique de fin de Paddington demeure cette impression d’une œuvre qui apaise sans infantiliser, qui regarde l’enfance pour mieux parler aux adultes. Une invitation à considérer la tendresse comme une force narrative. Et à ne jamais sous-estimer le pouvoir transformateur d’un petit ours en duffle-coat bleu.
À (re)voir sur Canal+ (abonnement)
Margaux Balland
Généalogie de la violence, de Mohamed Bourouissa (2025)
Sur des images 3D d’une ville de nuit, un jeune homme raconte sa rencontre et sa relation avec celle qui est devenue son amoureuse. Un récit tendrement banal, qui se prolonge à l’intérieur d’une voiture avec un dialogue du couple sur leurs quotidiens et leurs rêves. Le court-métrage bascule quand un flash bleu lumineux les interrompt. Généalogie de la violence nous plonge alors dans la réalité d’un contrôle d’identité arbitraire effectué par des policiers sur un jeune homme racisé. Mohamed Bourouissa rend cette expérience tangible en seulement 16 minutes qui en paraissent beaucoup plus.
Le réalisateur le fait en adoptant le point de vue du concerné, tout en utilisant des techniques plus expérimentales. Aux images de la réalité se superposent des projections mentales, entre flashs abstraits et souvenirs déformés d’un cauchemar. Ce passage par l’intériorité matérialise la dissociation du corps et de l’esprit du jeune homme, mais aussi ses sensations pendant l’acte de contrôle. Comme sa copine qui reste silencieuse, le·a spectacteur·ice assiste impuissant·e à un rituel dont on ressent autant la banalité que la violence. Le travail de mapping de la ville par drones complète cette réflexion sur le contrôle de corps souvent racisé·e·s, tissant des liens avec les systèmes de technologies de surveillance.
À (re)voir sur Arte (accès gratuit)
Julie Tronchon
Empathie de Guillaume Lonergan (2025)
Dès le premier épisode, le ton est donné : humour et drame se succèdent sans transition. Dans la série Empathie, les petites choses de la vie quotidienne forment la toile de fond d’une intrigue profondément humaine. On suit le quotidien de Suzanne Bien-Aimé (Florence Longpré), une psychiatre qui vient d’intégrer l’Institut psychiatrique de Mont-Royal à Montréal. Rapidement, elle réalise qu’elle ne pourra pas circuler seule dans les couloirs délicats de l’aile D. Mortimer Vaillant (Thomas Ngijol), agent d’intervention, l’accompagne donc dans tous ses déplacements.
La série, sur dix épisodes, nous entraîne dans cette déambulation ponctuée de peine, de traumatismes, de rire, de malaise, de gêne, d’amour, d’amitié. Les émotions défilent au rythme du quotidien de Suzanne. Elle essaie de gérer au mieux sa carrière, tout en naviguant avec difficulté dans sa vie personnelle qui n’est pas de tout repos. Pour Suzanne, les petites victoires sont les plus importantes. Elle sait que le chemin du rétablissement est long et laborieux. Les antécédents de ses patient·e·s se construisent et se précisent au fil des épisodes, et s’inscrivent comme des petites histoires au sein de la trame principale du scénario.
Le duo formé par Suzanne et Mortimer est rafraîchissant à l’écran. Leur amitié arrive dans leurs vies respectives comme une nécessité. Autour d’eux gravitent des personnages secondaires tout aussi humains, de la sœur de Suzanne (Linda Malo) au détestable, mais attachant Emilien (Adrien Bletton), médecin psychorigide. Empathie est une série d’une grande justesse, touchante, mais pas tire-larmes, qui raconte la vie, la vraie.
À (re)voir sur Canal+ (abonnement)
Sophie Jacquier
La vraie vie de Ekiem Barbier et Guilhem Causse (2025)
Revivre son quotidien dans un jeu. Cela parait ridicule au premier abord. Pour beaucoup, le jeu vidéo est un moyen d’échapper à cette routine après tout. Et pourtant, l’existence des simulateurs proposant d’expérimenter certains métiers, et le succès de certains – Euro Truck Simulator 2 s’est vendu à plus de 15 millions d’exemplaires – tend à prouver une certaine tendance de la part des joueurs à vouloir expérimenter d’autres vies dans un jeu vidéo. En mélangeant cette volonté à des jeux multijoueurs réalistes comme GTA, DayZ ou encore Arma III sont nés les serveurs RP, des espaces où des joueurs d’horizons différents se retrouvent pour jouer un rôle allant du politicien à l’ouvrier. C’est ce drôle d’univers, assez méconnu du grand public, que se propose d’explorer La vraie vie, documentaire en cinq épisodes produit et diffusé par Arte.
C’est Victor Assié, comédien, qui sert de protagoniste à la découverte de cette île virtuelle. Totalement étranger à cet univers, il commence son aventure par un enchaînement de mésaventure l’amenant souvent en conflits avec d’autres joueurs. Peu à peu, cette simulation qu’il trouve sans intérêt va l’accueillir et ses interactions avec les autres créeront des amitiés, mais aussi des véritables moments d’intimité où chacun·e pourra parler de la vraie vie, de ses angoisses et du plaisir qu’apportent ces instants passés à jouer un rôle.
Parfois un peu trop moqueur, et manquant de profondeur par rapport à certains contenus proches du documentaire proposé en ligne – les entretiens de Syrmor sur VR Chat étant un exemple en matière d’ouverture personnelle dans un jeu vidéo –, la mini-série d’Ekiem Barbier et Guilhem Causse reste un excellent exemple des possibilités créatives qu’offre le jeu vidéo au cinéma, dans la continuité de Grand Theft Hamlet. Drôle, créatif, et éducatif, La vraie vie est un petit rayon de soleil virtuel qui fait sourire des personnes bien réelles.
À (re)voir sur Arte (accès gratuit)
Pierre-Emmanuel Pigot








