CINÉMA

« Bugonia » – Fin(s) de l’humanité

L'actrice Emma Stone dans le film Bugonia. Sur cette image, on la voit chauve, en gros plan, recouverte d'une crème qui lui blanchit la peau. Elle se touche le crâne avec les mains et regarde vers le haut.
© Universal Pictures International France

Cinéaste très prolifique à la patte reconnaissable, Yórgos Lánthimos revient avec une histoire mêlant kidnapping, théories du complot, et extraterrestres. Un cocktail réussi qui manque cependant d’originalité dans l’écriture. 

Teddy (Jesse Plemons), un apiculteur adepte des théories du complot, décide, aidé par son cousin Don (Aidan Delbis), de kidnapper Michelle (Emma Stone), PDG d’un grand groupe pharmaceutique. Persuadés que cette dernière est en réalité une alien, ils tentent de lui faire avouer la vérité. Bugonia est librement inspiré du film sud-coréen Save the Green Planet ! de Jang Joon-hwan.

Oppression 

À l’ouverture, on pourrait croire regarder un film de Terrence Malick. Les gros plans sur le processus de pollinisation des abeilles, teintés d’un filtre très onirique, annoncent une idéalisation de la nature, essentialisée. Le contraste avec les nuances sombres de la maison de Teddy et Don, cousins complotistes, en est d’autant plus saisissant.

Filmé presque à huis-clos dans une maison familiale encombrée et peu lumineuse, Bugonia retranscrit visuellement la sensation d’enfermement probablement ressentie par Michelle Fuller, kidnappée au tout début du film. Pendant deux heures, son personnage n’a droit qu’à très peu de lumière du jour.

Car ce sous-sol, lieu principal de l’action, est tantôt plongé dans l’obscurité, laissant la captive totalement seule avec ses pensées, tantôt éclairé par une faible lumière jaune, révélant le visage blanchâtre de Michelle. Les deux autres protagonistes évoluent quant à eux dans des pièces à vivre figées dans le temps, fenêtres masquées par du papier aluminium. 

Teddy, persuadé que les aliens ont secrètement envahi la terre, s’éloigne de toute forme de modernité. Il est d’ailleurs non sans rappeler le personnage du shérif complotiste antivax d’Eddington, dernier film d’Ari Aster présenté à Cannes. Cette modernité, Michelle Fuller la représente pleinement : maison épurée, voiture de marque, garde robe luxueuse. 

Racines

Pour la percer à jour, Teddy tente de dépouiller la puissante PDG de toute cette abondance. Emma Stone est mise à nue. D’abord privée de ses cheveux, qui lui serviraient à contacter son « vaisseau mère », elle est ensuite recouverte de crème censée réduire ses capacités extraterrestres.  Elle devient une humaine (en façade) à l’état pur, presque fœtal. Mais ce crâne rasé sème le doute, rappelant la forme ovale de l’alien typique représenté par l’imaginaire collectif. 

Le petit jeu de détective auquel se prend Teddy, barbe mal rasée et costume mal taillé, semble à ses yeux plus grand que tout. Représentant de la « résistance humaine », il souhaite réparer le mal causé par les aliens, sauver ses abeilles et donc, l’humanité. Les scènes d’interrogatoire menées par Teddy sont plutôt classiques et répètent un schéma bien connu des films de kidnapping. Il manque alors un peu de l’absurde de Lánthimos. Ce dernier a d’ailleurs annoncé au média Collider qu’il comptait prendre une pause : le moment semble opportun pour le cinéaste, dont la créativité commence peut-être à s’essouffler…

Jessie Plemons dans Bugonia © Universal Pictures International France

Capitalisme contre complotisme

« Vous pouvez partir à 17h30. Sauf s’il vous reste des choses à faire, bien sûr.  » Phrase cinglante prononcée par Michelle, qui résume l’éthique professionnelle de cette dernière. Prête à tout pour maximiser la productivité de son entreprise, elle n’hésite pas à pousser ses employé·e·s vers le burnout – allant jusqu’à la mort. Caricature – ou pas – absolue du capitalisme cruel et sans considération, Michelle incarne la froideur et la rationalité face au chaos paranoïaque de ses ravisseurs.

Ce contraste devient d’autant plus ironique lorsqu’elle se retrouve à son tour privée de contrôle, prisonnière de ceux qu’elle méprise. Lánthimos y oppose deux visions du monde : celle d’un système oppressant au nom de l’efficacité, et celle d’individus persuadés de lutter pour la vérité, quitte à sombrer dans la folie.

En clignant rarement des yeux, Michelle affirme son autorité. Elle capte l’attention de ses ravisseurs et tente de les convaincre avec ce qu’elle a probablement appris durant ses nombreuses années d’études : la rhétorique. Emma Stone s’adonne pleinement à la double identité de son personnage et livre une performance remarquable.

Avec Bugonia, Lánthimos oppose ses deux acteur·rice·s fétiches dans un duel qui se termine par un final grandiose et épique, nous laissant avec la question suivante : quel camp a gagné ?

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