À la UneLITTÉRATUREMUSIQUE

Rencontre avec Alissa Wenz : « La puissance du désir de Mel Bonis force le respect »

© Chloé Vollmer-Lo
© Chloé Vollmer-Lo

Avec Le Désir dans la cage, Alissa Wenz raconte la vie romanesque et créatrice de Mélanie Bonis (1858-1937) dite Mel Bonis. Une façon de remettre à l’honneur une autrice-compositrice oubliée par l’histoire musicale.

C’est dans la France corsetée du XIXème siècle que Mélanie Bonis grandit. Issue d’un milieu modeste – sa mère est passementière et son père horloger -, rien ne la destine à avoir accès à la musique. Chez elle, il y a bien un piano mais personne n’y touche. Mélanie Bonis apprend seule, ses parents ne voyant pas dans un premier temps la nécessité de dépenser des frais dans des leçons de piano. Virtuose, elle intègre directement le conservatoire de musique de Paris en 1876 sans passer par la sélection du jury. Elle fait alors ses gammes dans un monde masculin et rencontre Amédée-Louis Hettich, chanteur, qu’elle souhaite épouser. Ses parents refusent : elle démissionne de son cursus de composition et accepte un mariage d’argent. Après quelques années de silence, elle continue de créer, tant et si bien qu’au cours de sa vie, elle a écrit quelque deux cents pièces.

Mél Bonis, Fanny Mendelssohn, Clara Schumann, Adèle Hugo, sont autant de noms d’artistes femmes qui ont composé leur vie durant et ont été effacées, oubliées ou tenues dans l’ombre de leurs homologues masculins, de leur mari, de leurs frères etc. Consciente de cette sélection, Mélanie Bonis signe « Mel Bonis » pour masquer son genre dès la création de son premier Impromptu au Conservatoire. Alissa Wenz elle même chanteuse, autrice, réalisatrice et compositrice, a décidé de faire de la vie de cette femme le sujet principal de son quatrième roman. Nous avons voulu revenir avec elle sur le processus créatif de son roman, Le Désir dans la cage.

Comment s’est faite votre découverte de Mel Bonis ?

Depuis une vingtaine d’années, l’œuvre de Mel Bonis sort progressivement de l’ombre  : son arrière-petite-fille Christine Géliot a tout fait pour l’extraire de l’oubli dans lequel, comme tant de femmes artistes, elle avait été plongée. Son nom est arrivé à mon oreille il y a quelques années et j’ai découvert conjointement son œuvre, bouleversante, d’une personnalité très affirmée, intense, et sa vie éperdument romanesque. En me plongeant dans la biographie écrite par Christine Géliot, je me suis sentie terriblement proche du parcours de Mel Bonis, de ses questionnements fiévreux, de son souffle, de sa quête de liberté artistique et amoureuse. Les résonances étaient telles que j’ai été saisie d’un vertige. Il fallait raconter cette histoire  ; raconter, c’était remettre Mel Bonis dans la lumière, accompagner la précieuse redécouverte de son œuvre, et c’était aussi interroger, plus largement, la condition des femmes — leurs entraves, mais aussi leurs possibles dissidences.

Qu’est ce qui vous a particulièrement plu chez elle ? Sa modernité, son désir de création malgré la cage dorée dans laquelle elle était enfermée ?

Je suis fascinée par la façon dont elle a résisté à la soumission. Mel Bonis n’a cessé de se heurter à des obstacles liés aux conventions sociales, morales, et de se débattre avec ces contraintes comme avec ses propres contradictions. Elle a constamment été confrontée à l’empêchement, en musique comme en amour  : très jeune, on l’a forcée à démissionner du Conservatoire national (où elle était l’une des premières femmes admises en classe de composition), et elle a dû accepter un mariage d’argent, arrangé par sa famille, qui l’a sommée de renoncer à l’homme qu’elle aimait.

Elle a rapidement été enfermée dans un rôle de mère et de maîtresse de maison qui a menacé d’occuper toute la place, et de condamner tout élan artistique  : la composition était considérée comme un métier et un talent d’homme, la société ne cessait de le lui rappeler. Pourtant, sans révolte apparente, mais avec finesse et persévérance, elle a réussi à créer et à aimer, à trouver un chemin d’expression et de liberté, dans un contexte de grande oppression. J’y vois une leçon de courage, et de fidélité à soi. La puissance de son désir force le respect.

Vous êtes autrice-compositrice, cinéaste et écrivaine. Pourquoi avoir choisi la forme romanesque plutôt que la biographie, la composition ou la réalisation pour raconter la vie de Mélanie Bonis ?

D’abord parce que la question de l’intériorité est au cœur de mon désir de raconter Mel Bonis ; ce roman est tout à la fois une rencontre et une projection, un portrait et un dialogue implicite. C’est elle, dans mon regard, et telle que je la devine. Elle, dans son intériorité, ses émotions ardentes, complexes, ses colères, ses joies, qui sont aussi celles que je lui prête, et que je ressens pour elle, avec elle. Seule la littérature permet une telle intimité. Ensuite, pour le souffle, l’ampleur de la forme et la temporalité étendue qu’elle autorise, nécessaires pour dessiner une vie entière, interroger le passage du temps et des époques, les métamorphoses d’une personnalité. Et enfin, parce que je ne connais pas d’art plus libre, merveilleusement libre, que celui de l’écriture.

Quel est votre rapport à sa musique aujourd’hui ?

Je l’ai écoutée assidûment en écrivant  : il fallait, évidemment, que le roman soit tout imprégné de l’œuvre de Mel Bonis, de ses couleurs — sa mélancolie rêveuse, sa force et sa ferveur aussi. Je reste bouleversée par sa personnalité musicale, et notamment par la façon dont, à la fin du XIX e siècle, elle est restée très romantique (elle aimait beaucoup Chopin), à une époque où on ne l’était déjà plus vraiment. En effet, à sa démission du Conservatoire en 1881, elle cesse pratiquement de composer pendant près de dix ans.

Quand elle revient à la musique au début des années 1890, les courants ont évolué et les compositeurs se tournent vers de nouvelles formes d’écriture  : c’est ce que l’on a appelé l’impressionnisme, avec des compositeurs comme Debussy (qu’elle avait d’ailleurs côtoyé au Conservatoire). Mel Bonis, alors, ne se fond pas dans le mouvement, quitte à sembler en décalage avec son époque. Cette sensation d’avoir affaire à une artiste qui ne cherche pas à être à la mode, mais reste fidèle à ses aspirations et à son tempérament, me touche profondément. En écho, le roman affirme un romantisme qui ressemble à Mel Bonis je crois, et qui me ressemble, à une époque — la nôtre — qui s’en est sans doute éloignée.

Avez-vous eu accès aux archives de Mel Bonis ? Que reste t-il de sa vie à part ses œuvres et ce qu’en ont dit les journaux ?

L’arrière-petite-fille de Mel Bonis, Christine Géliot, a fourni un travail colossal, notamment à partir d’archives familiales, pour rédiger sa biographie, Mel Bonis, femme et «  compositeur  » (1858 – 1937). Ce texte, et les documents qu’il présente, ont constitué l’une de mes deux principales sources. La seconde est l’ouvrage de musicologie qui lui a été consacré en 2020 chez Actes Sud, sous la direction d’Étienne Jardin. À partir de ces deux sources — l’une biographique, l’autre scientifique —, mais aussi des textes de Mel Bonis elle-même, et des poèmes de l’homme qu’elle a aimé, Amédée-Louis Hettich, je me suis autorisée à inventer «  ma  » Mel Bonis. Il fallait aussi accepter de se détacher du réel pur, de renoncer à l’enquête universitaire, d’assumer cette approche intime, adressée, poétique plutôt qu’historique.

Justement, dans le livre vous vous adressez directement à Mel Bonis, à la deuxième personne du singulier. C’est une façon d’ouvrir le dialogue avec elle, de la rendre familière et de ne pas l’objectiver ?

Oui, absolument. Cela raconte, en creux, ma volonté de tisser un lien : c’est un fantasme de relation, une volonté d’être avec elle plutôt que face à elle. De faire d’elle un sujet pensant, et non un objet de regard ; d’accéder à son intériorité plus facilement qu’avec une troisième personne. Le « Tu » matérialise aussi mon identification. C’est un miroir, un « Je » inversé, qui me rend présente sans pour autant me mettre en scène, et qui fait de ce livre, qui n’est pourtant pas autobiographique, mon texte le plus personnel je crois.

Mélanie Bonis a eu une vie très romanesque. Quelle a été votre marge d’invention ? Y a t-il des choses que vous ne vous autorisiez pas ?

Les faits, en tout cas ceux qui concernent la vie publique, sont autant que possible respectés, documentés, à quelques exceptions près (légère simplification de la chronologie, choix du récit face à des pistes hypothétiques…). L’invention s’est plutôt emparée de la dimension intime — des émotions et des pensées de Mélanie, de sa façon de traverser les événements et d’être traversée par eux, des actions et des gestes de la vie privée. Là, il s’agissait d’imaginer sans trahir — sans doute même de faire le pari d’une fiction capable de vérité, d’intuitions justes, peut-être plus révélatrices que ne l’auraient été les faits réels. Je place très haut la notion de justesse, comme en musique, et j’avais à cœur de proposer une vision qui me semble toujours juste, même si elle n’est évidemment pas toujours exacte.

Le rythme de vos parties, de vos chapitres et surtout de vos phrases est très musical, dans le sens où vous utilisez beaucoup de répétions, de saccades, de dérivations, d’accumulations etc. Est-ce que vous avez pensé le texte comme un mouvement musical ?

Oui, tout à fait. Parce que je suis aussi chanteuse, musicienne, la conception d’un texte s’articule pour moi à une approche résolument mélodique. Cette conviction est au cœur de mon intérêt pour Mel Bonis. Raconter cette vie, c’est aussi poser la question de la création musicale — question énigmatique, insondable, peu abordée, tant nous manquons de mots pour dire la musique, ce qu’elle charrie en nous. Il fallait, de fait, que ce roman soit lui-même un geste musical, dans sa construction, ses échos, ses sonorités, et j’ai travaillé en ce sens — en écrivant à voix haute, en cherchant le rythme et la mélodie exacts du récit, de la langue, comme on le ferait pour une partition.

Si vous deviez faire découvrir une œuvre de Mel Bonis, ce serait laquelle ?

Son Quatuor en si bémol est un chef-d’œuvre, mais j’affectionne particulièrement ses œuvres pour piano, notamment Églogue, poignant de retenue et de fausse simplicité, et surtout Près du ruisseau, dont la mélancolie cristalline est absolument sublime.

Le Désir dans la cage d’Alissa Wenz, éditions Les Avrils, 304 p., 22 €.

You may also like

More in À la Une