L’autrice de La Petite Dernière subvertit avec talent le stéréotype du « transfuge de classe » dans une fiction pleine de vie et de révolte.
Le deuxième roman serait, paraît-il, un véritable Everest pour les écrivains. Que dire de plus que dans le premier ? Faut-il continuer dans la même direction ? S’entêter ? Changer de cap ? Il semblerait que la question ne se soit pas vraiment posée pour Fatima Daas dont le premier roman, La Petite Dernière a été une onde de choc. À la fois succès critique et populaire, ce récit à la première personne — récemment adapté au cinéma par la réalisatrice Hafsia Herzi — mettait en mot l’identité de son autrice, celle d’une femme musulmane, originaire de banlieue, lesbienne. Et fière.
C’est la promo de ce premier livre qui semble avoir inspiré l’intrigue du second : « Il y a des choses qui revenaient sans cesse autour de mon parcours, dans les interviews, confiait très récemment l’autrice au Parisien. Qui t’a faite ? Quel prof t’a sauvée ? (…) Pourquoi est-ce que moi, je devrais dire merci à l’école de la République ? Parce que je m’appelle Fatima Daas ! » Écrit sous la forme d’une fiction, Jouer le jeu s’impose comme une réponse, et comme en écho, à cette question pleine de sous-entendus : « Quel prof t’a sauvée ? ». Dans ce roman incandescent, plein de vie et de révolte, le lecteur suit le quotidien d’une bande d’adolescents scolarisés en banlieue. Il y a Kayden, la jeune narratrice, et ses amis, Nelly, Djenna et Samy. Déterminisme social et inégalités scolaires obligent, tous semblent promis à un avenir difficile. Tous, sauf Kayden, qui roule à l’école et aime par dessus tout écrire.
Fenêtre sur cour (d’école)
La jeune élève est vite répérée par sa prof de français, Mme Fontaine. Garance, c’est son prénom, n’a pas pour projet de sauver le monde : « Au bout de quelques mois, la classe sera automatiquement triée entre les élèves brillants, les dormeurs et les fouteurs de merde qu’elle sortira sans se fatiguer. Elle n’aura pas de mal à jeter l’éponge : elle ne travaille pas dans le social. » Pourtant, Garance aura pour projet de sauver Kayden, qu’elle a repérée parce que l’adolescente écrit mieux que les autres élèves. La prof l’emmenera au théâtre. Répondra à ses textos le soir. L’incitera à passer Sciences-Po Paris, l’école du pouvoir, dont elle est elle-même diplômée. Kayden, elle, est désarçonnée. Quelle est cette sensation nouvelle, qui prend toute la place dans sa vie ? Est-ce de l’amour ? Et par amour, faudrait-il jouer le jeu ?
Narré dans une langue qui vit au plus près de chaque personnage, Jouer le jeu pulvérise le genre du récit de « transfuge de classe », ces histoires dans lesquelles des gamins issus de milieux populaires se changent au contact de profs bienveillants, ou de parents d’amis bourgeois. Car si être transfuge c’est « avoir honte, puis avoir honte d’avoir eu honte », c’est aussi se transformer. Adopter la culture et les codes d’autres, souvent Blancs. Savoir aussi que la compétition scolaire ne sauvera pas tout le monde. Et entériner malgré soi un système qui classe, trie, jette, en ne laissant presque aucune chance aux plus fragiles. Fatima Daas trouve les mots justes pour raconter cette violence. Et ce, sans renoncer à la tendresse qu’elle porte à ses personnages, sans cesse assignés à résidence.
Jouer le jeu de Fatima Daas, éditions de L’Olivier. 20 euros.








