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« Hazara Blues » – L’odyssée graphique de Reza Sahibdad

© Sarbacane
© Hazara Blues, Reza Sahibdad & Yann Damezin – Sarbacane

Hazara Blues. Paris -Téhéran – Kaboul dresse le récit de l’exil de son auteur Reza Sahibdad. Porté par les illustrations de Yann Damazin, le roman graphique rend concrète une déchirure personnelle.

Hazara Blues. Paris – Téhéran – Kaboul raconte l’histoire de Reza Sahibdad, né en 1980 à Bâmiyân, issu de la minorité chiite hazara, persécutée depuis des siècles en Afghanistan. Dès l’enfance, il connaît la violence, la discrimination et la précarité. Son exil commence par l’Iran, se poursuit jusqu’à Paris, et se déploie dans le cadre d’un interrogatoire à l’Ofpra (l’Office français de protection des personnes réfugiées et apatrides), où il doit justifier son identité et ses papiers.

Publié aux éditions Sarbacane et illustré par Yann Damezin, le roman graphique s’appuie sur ce face-à-face pour structurer un récit qui mêle vécu personnel et mémoire collective. Chaque planche combine expérience intime, histoire politique et mémoire culturelle, avec une justesse rare. Persécutés comme chiites en Afghanistan, discriminés comme Afghans en Iran, les Hazaras vivent une double marginalisation. Reza en témoigne avec lucidité et autocritique, posant un regard rétrospectif sur cette jeunesse exilée, prise au piège de la précarité et de la clandestinité.

© Hazara Blues, Reza Sahibdad & Yann Damezin Sarbacane

Le bureau et la mémoire

Le récit s’ouvre lors d’un interrogatoire à l’Ofpra : « Monsieur, pourquoi déclarez-vous être né à Mashhad, en Iran, alors que vos papiers indiquent Bâmiyân ?  » Derrière cette question administrative, froide et neutre, affleurent des souvenirs brûlants. Chaque réponse devient un voyage dans le temps : l’enfance en Afghanistan, les humiliations en Iran, les années de clandestinité, puis l’arrivée en Europe.

L’Ofpra agit ici comme un moteur narratif. Les questions déclenchent des retours dans le temps, des fragments de souvenirs, des histoires de famille, de fuite, d’humiliations et de survie. L’agent prend peu à peu une forme métaphorique : celle d’un serpent qui resserre son étreinte autour de Reza, l’encerclant de ses questions pour extraire une vérité unique et réductrice, alors que l’expérience d’exil se compose de contradictions et de complexités.

Afshar, février 1993

Le roman graphique s’intéresse aussi aux dimensions collectives de la mémoire. L’évocation du massacre du quartier hazara d’Afshar, en 1993, est centrale. Les exactions commises par les milices du commandant Massoud et de ses alliés sont rapportées avec précision : exécutions sommaires, enlèvements, viols. Ces événements, auxquels Reza n’a pas directement assisté, sont racontés à travers la mémoire familiale et communautaire. Ce choix montre comment l’histoire individuelle et l’histoire collective s’entrelacent, tout en nuançant la figure de Massoud, souvent idéalisée dans les représentations occidentales, et en soulignant la nécessité de restituer les voix des victimes.

© Hazara Blues, Reza Sahibdad & Yann Damezin Sarbacane

Les images comme refuge

La bande dessinée joue un rôle essentiel dans la transmission de ces expériences. Le trait de Yann Damezin, inspiré des miniatures persanes et des calligraphies orientales, agit comme une couche supplémentaire de narration. Les couleurs marquent les temporalités, les motifs distinguent les voix et les lieux, les mises en page suggèrent les contradictions de l’exil. Sa présence dessinée dans certaines séquences instaure une complicité avec le lecteur, qui n’est plus seulement spectateur mais témoin accompagné. Le dessin devient un outil d’analyse et de transmission, donnant forme visuelle à ce qui échappe au langage.

Le récit évoque aussi l’entrée de Reza Sahibdad – aujourd’hui réalisateur et scénariste de films documentaires – dans le monde du cinéma, alors qu’il est encore en situation de clandestinité. Les expériences sur les plateaux et dans les coulisses deviennent dans Hazara Blues un espace de respiration et de création. Elles lui offrent la possibilité d’explorer d’autres manières de raconter et de mettre en images l’expérience de l’exil.

©Hazara Blues,Reza Sahibdad&Yann DamezinSarbacane

L’art de dire l’exil

Hazara Blues se déploie à plusieurs niveaux : autobiographie, document historique, réflexion sur la mémoire et sur le rôle de la narration. Il montre comment des vies exilées peuvent être invisibilisées et comment l’art leur rend voix. La combinaison du récit et du dessin produit un effet immersif, qui rend tangibles la violence, la précarité et la résilience.

À la lecture, on éprouve à la fois la suffocation de l’interrogatoire et le soulagement des échappées créatives : une expérience à la fois politique et sensible. Le roman graphique devient un outil critique et esthétique, capable de transmettre la complexité des parcours migratoires et de la mémoire collective au même titre que Persépolis de Marjane Satrapi.

Hazara Blues Paris – Téhéran – Kaboul, de Reza Sahibdad et Yann Damezin, éditions Sarbacane, 29,95€.

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