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Rencontre avec Dentdelion : « Ce qui compte pour nous, c’est la capacité d’une musique à transporter »

Dentdelion © Mathilde Dumesnil
Dentdelion © Mathilde Dumesnil

Plonger dans l’univers de Dentdelion, c’est accepter de se perdre entre forêts imaginaires, instrumentariums baroques et contes médiévaux. Entre rêve, nature et fulgurances électriques, le duo tisse un univers singulier où le rock se mêle à l’onirisme. Portées par une volonté d’expérimentation et un univers unique, Marine Quinson et Tiphaine Lemou proposent, avec Gleam, leur premier EP, des compositions instinctives, nourries par une approche autodidacte et une sensibilité à fleur de peau. Rencontre avec deux musiciennes qui osent tout, jusqu’à créer leur propre mythologie.

Comment est né votre projet ?

Marine : Tiphaine et moi, on faisait partie d’un collectif de soul à l’époque. Rien à voir avec ce qu’on fait aujourd’hui ! Le groupe a fini par se séparer, et on s’est retrouvées toutes les deux à un carrefour musical. On s’est dit : « On aime beaucoup de choses en commun, pourquoi ne pas tenter quelque chose ensemble ?  »
Il y avait déjà une belle alchimie entre nous, et j’avais envie d’aller plus loin. D’autant que, pour être honnête, je n’étais même pas une grande auditrice de soul à la base, alors que j’y étais guitariste et compositrice.

Tiphaine : Moi non plus, ce n’était pas vraiment mon univers. C’est plus la curiosité qui m’y avait menée. Mais très vite, on a eu envie de sortir de ce cadre et de créer un projet qui nous ressemble. On a réalisé qu’on partageait un amour pour la pop, la prog et, surtout, les sonorités des années 70. C’est devenu notre point de départ.

Et pourquoi ce nom, « Dentdelion » ?

Tiphaine : Au départ, on pensait à « Dandelion », l’ancien nom du pissenlit au Moyen Âge. J’aimais bien l’idée d’une plante : quelque chose de floral, vivant… mais aussi un peu tranchant, aiguisé. En français, « Dentdelion » a pris encore plus de sens pour nous.

Marine : Oui, ça correspond bien à ce qu’on veut faire : quelque chose de beau, mais qui a du mordant.

Depuis quand travaillez-vous sur ce projet ?

Tiphaine : On en a parlé pour la première fois il y a environ cinq ans. Il nous a fallu deux bonnes années pour vraiment trouver notre son. Ensuite, on a mis trois ans à réunir les musiciens qui nous accompagnent aujourd’hui, sur scène comme en studio.

Dans vos morceaux, on entend des textures sonores très riches, avec parfois des sonorités presque baroques. Comment travaillez-vous cet aspect ?

Marine : C’est moi qui compose l’ensemble des instruments : batteries, synthés, guitares, basses… Je commence toujours seule, dans mon petit studio. Parfois, ça part d’une mélodie de voix de Tiphaine, d’une idée toute simple, et je cherche ensuite les accords qui vont avec. Puis je passe des heures à expérimenter : je teste des sons, je trifouille mes instruments, je farfouille dans mes logiciels jusqu’à ce qu’une ambiance émerge.
Quand je sens que ça prend vie, je revois tout : la structure, les accords, la ligne de basse… C’est vraiment un travail par étapes. Ensuite, en studio, les musiciens entrent en jeu. Ils apportent leur propre touche : François, par exemple, au synthé, va s’inspirer de mes choix de sons mais les réinterpréter. Au final, leur patte s’ajoute à la nôtre et ça donne ce son qui nous est propre, avec une vraie identité.

Pochette de l’EP Gleam, Dentdelion
Vous êtes un duo, mais vous travaillez avec d’autres musiciens. Comment est-ce que vous vous répartissez le travail, toutes les deux ?

Tiphaine : Marine gère toute l’écriture musicale et les maquettes. Moi, je m’occupe des voix et des paroles. Côté esthétique, c’est surtout moi qui m’en charge – même si Marine a son mot à dire – parce que j’ai une vision plus globale de l’univers visuel : costumes, identité graphique…
Ce qui est intéressant, c’est qu’on est complémentaires : Marine apporte parfois un côté très moderne à la musique, tandis que je tends vers quelque chose de plus vintage. Ces contrastes nous font sortir de nos zones de confort et nourrissent notre singularité.

Justement, votre univers visuel est très fort : clips, images, costumes… Pourquoi cette importance donnée à l’esthétique ?

Tiphaine : Pour moi, c’est naturel. J’ai fait les Beaux-Arts, je travaille dans la déco de cinéma et je suis aussi accessoiriste à l’opéra : je baigne dans l’image et la scénographie. La musique reste le cœur du projet, mais j’ai envie d’offrir un objet artistique complet, immersif.
Ce n’est pas juste « mettre un joli décor », c’est créer un univers. Et puis, c’est instinctif : je ne me vois pas monter sur scène en jean et t-shirt. Ça ne correspond pas à ce que je veux transmettre.

Est-ce que cet univers visuel implique aussi un jeu de personnages, ou est-ce purement esthétique ?

Tiphaine : On cherche encore le juste équilibre entre fiction et sincérité. Mais on sent qu’on a un terrain immense à explorer : scénographie, interprétation… On avance pas à pas, sans brûler les étapes, mais on voit bien que le champ des possibles est énorme.

Vous citez souvent YS Blood, Broadcast, Supertramp parmi vos influences. Qu’est-ce qui vous touche chez eux ?

Tiphaine : Ce sont des influences communes, oui. Moi, je suis particulièrement sensible aux chanteuses : YS Blood, Broadcast… Elles ont ce mélange de vintage et de modernité, parfois teinté de folklore. J’adore comment leurs voix portent un univers à elles seules. Peut-être que ça vient de mes origines, d’avoir grandi dans une ville médiévale… En tout cas, ça m’inspire profondément.

Marine : De mon côté, je suis plus attirée par la construction sonore des groupes : Supertramp est un de mes préférés. J’admire leur précision, la place donnée à chaque instrument. C’est moins vocal et plus technique, mais ça me parle énormément. Ce qui nous relie, au final, c’est l’émotion. Peu importe l’influence, ce qui compte pour nous, c’est la capacité d’une musique à transporter. Et tout ce qu’on ajoute autour – costumes, visuels – c’est juste une manière d’amplifier cette émotion.

Marine, tu as une formation de musicienne ?

Marine : Pas du tout, je suis totalement autodidacte. Je suis née dans une famille de musiciens amateurs : mes parents jouaient un peu de guitare pour s’amuser, donc j’ai toujours eu des instruments à la maison. J’ai commencé la guitare au collège, toute seule, dans ma chambre, en essayant de reproduire ce que j’entendais… du métal, principalement. (rires)
Ce qui est drôle, c’est que cette approche autodidacte m’a permis d’apprendre d’autres instruments par la suite : la basse, la batterie… toujours en solo, à l’oreille. Bien sûr, ça a ses limites, je le sais, mais ça m’a donné une oreille très rythmique, très instinctive. Et je crois que ça se sent dans ma manière de composer : il y a beaucoup d’instinct, de ressenti, plutôt qu’une approche très académique.

Votre dernier EP s’appelle Gleam. Pourquoi ce titre ?

Tiphaine : Gleam, c’est l’étincelle, le départ d’un feu. On voyait ces quatre titres comme nos premiers éclats, lancés dans la nature pour voir s’ils allaient prendre vie.

Pourquoi avoir choisi ces quatre morceaux en particulier ?

Marine : Ce sont parmi nos premières compositions, celles qui nous semblaient le mieux représenter l’ADN du projet. Elles reflètent notre chimie : un mélange de rock, de pop, d’étrangeté, de prog… On voulait que cet EP soit une porte d’entrée dans notre univers, même si le projet évolue déjà beaucoup. On a d’ailleurs un album en préparation pour la fin de l’année, dans la continuité de Gleam, mais encore plus poussé.

Est-ce qu’il y a un fil conducteur entre ces quatre titres ?

Tiphaine : Chaque morceau est une petite aventure différente. L’un a un côté très cinématographique, presque David Lynch, étrange et onirique. Un autre est plus rock-pop, très texturé…

En écoutant vos chansons, on retrouve beaucoup d’images récurrentes : l’eau, le soleil, les animaux, le sommeil… Pourquoi ces thèmes ?

Tiphaine : La nature, surtout, revient souvent dans mes textes. C’est ma ressource, mon ancrage émotionnel. Je lis beaucoup de poésie, et celles qui me touchent le plus évoquent souvent le monde naturel. Il y a aussi un aspect onirique qui me fascine : cet entre-deux où la frontière entre réalité et fiction s’efface, où tu ne sais plus si ce que tu vis est réel ou rêvé. J’essaie de traduire ça dans les paroles : des images qui éveillent des émotions, parfois sans logique rationnelle.

Dentdelion © Mathilde Dumesnil
Dans l’un de vos morceaux, « Sunday », on entend parler de vaches et de lapins… L’absurde fait-il partie de votre manière d’écrire ou de composer ?

Tiphaine : Oui, il y a un côté absurde dans ce qu’on fait, même si j’aimerais qu’il soit encore plus présent. « Sunday » est inspirée par un artiste d’art brut, Petit Pierre. Il était vacher dans les années 1920, gravement handicapé – sourd, sans palais, il ne pouvait pas parler – et il a construit quelque chose d’incroyable. Pendant la guerre, il récupérait des morceaux d’avions qui s’écrasaient près de chez lui, et il en a fait un manège qui tournait tous les dimanches. Aujourd’hui, son œuvre est exposée à la Fabuloserie, dans l’Yonne. C’est un artiste qui m’a beaucoup touchée : il a réussi à s’extirper de son réel et à créer son propre monde. Il y a une poésie folle là-dedans.

Votre univers musical, vos thèmes, vos images… Tout ça me donne l’impression que vous construisez une mythologie propre à Dentdelion. Je pense notamment à ce morceau, « Deep in the Pond », où vous parlez d’un poisson qui devient humain. Pourquoi ce choix ?

Marine : Cette chanson parle d’éco-anxiété. C’est une métaphore : « Est-ce qu’on n’était pas mieux quand on était juste des petits poissons ? » C’est la peur d’évoluer, de voir le futur arriver, d’affronter ce qui vient. Et en même temps, on sait qu’on ne peut pas reculer. On est obligés d’avancer.

Pourquoi choisis-tu de chanter en anglais ?

Tiphaine : Parce que je trouve le français extrêmement difficile à chanter. En anglais, la langue devient un instrument : les sons glissent, s’accordent naturellement à la mélodie. En français, c’est un autre instrument, plus délicat à manier. Et puis, toutes nos références musicales sont anglo-saxonnes, ça joue beaucoup. Cela dit, je trouve magnifique la manière dont certaines artistes françaises font sonner leur langue. Peut-être qu’un jour, j’apprivoiserai mieux le français pour chanter.

Je voulais revenir sur votre clip « You ». Quelle importance a eu ce projet pour vous ?

Tiphaine : « You » a été un moment charnière. J’ai participé à la création des décors avec Pauline Herlent et Youna Rolland, qui ont énormément aidé. J’ai construit l’escargot, chiné les draps roses… M’impliquer physiquement, fabriquer de mes mains, ça m’a permis de m’immerger dans notre univers. Sur le tournage, on a eu l’impression que Dentdelion, jusque-là imaginaire, prenait vie pour de vrai, avec toute l’équipe autour.

Marine : Quand le clip est sorti, on s’est dit : « Ça y est, Dentdelion existe. » Ça prouve à quel point l’image peut être essentielle. On a déjà prévu d’en tourner d’autres, toujours avec la même équipe, parce que cette aventure a été magique.

Vous avez enregistré votre album Gleam au studio Le Monde Perdu. Comment s’est déroulée cette expérience ?

Marine : Romain, l’ingénieur du son et producteur, est un ami de longue date. Il a son studio et c’est un véritable passionné, presque un savant fou. Avec lui, on peut passer une journée entière à chercher le bon son pour un seul couplet. On teste un ampli, puis un autre, puis trois en même temps… En fait, on ne lâche rien tant qu’on n’a pas trouvé ce qui nous convient vraiment. On préfère prendre le temps de faire les choses bien, à notre manière, plutôt que de suivre un processus standard.

Tiphaine : Et puis, il y a les musiciens qui nous accompagnent : un batteur, un bassiste et un claviériste. Même si j’écris les lignes de basse, par exemple, la façon dont le bassiste va appuyer sur les notes, son groove, ça change tout. Le batteur, lui, a un jeu tellement singulier qu’on ne pourrait pas le remplacer par un autre. En studio, on essaie vraiment de valoriser leurs personnalités. C’est ce qui donne sa couleur unique à Dentdelion.

Et sur scène, comment ça se passe ?

Marine : Ça commence enfin ! On a débloqué le compteur des concerts, et l’accueil est super. Ce qui est chouette, c’est que même si les gens n’aiment pas forcément notre musique, ils sont intrigués. D’autres se laissent complètement happer par le projet, comme si on les emmenait dans un film. C’est ça qu’on veut : créer une bulle, un moment suspendu, un voyage.

Qu’aimeriez-vous transmettre au public pendant vos lives ?

Marine : De l’émotion, avant tout. Peu importe laquelle : la joie, la mélancolie, l’émerveillement… Quand quelqu’un me dit après un concert qu’il a ressenti quelque chose de fort, je considère qu’on a réussi. L’idée, c’est de construire un espace où l’on s’évade, où l’on quitte un instant la réalité.

Êtes-vous perfectionnistes ?

Marine : Oui, clairement. Quand je fais une maquette, je peux être dans le micro-détail. Mais j’ai appris à lâcher prise, à comprendre qu’il vaut mieux avancer que chercher la perfection absolue. Sinon, on ne sort jamais rien. Le groupe m’a beaucoup aidée à ça : à laisser de la place aux autres, à l’imprévu.

Tiphaine : On est toutes les deux perfectionnistes, mais on a compris que si on suivait ce trait jusqu’au bout, on n’aurait encore rien sorti aujourd’hui. Il faut savoir dire : « C’est bon, le projet est prêt », même si on aurait toujours envie d’ajouter un détail.

Si Dentdelion devait être un lieu, ce serait quoi ?

Tiphaine : Forcément un lieu en pleine nature, avec une rivière, un étang… Un endroit vivant, paisible, poétique.

« You », Dentdelion

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