Premier long métrage d’Hafsia Herzi, Tu mérites un amour lui permettait en 2019 d’être introduite en tant que cinéaste à la sélection de la Semaine de la critique. L’actrice principale de son troisième film, Nadia Melliti, a été saluée par le prix d’interprétation féminine en mai dernier à Cannes. Replongeons dans sa première réalisation, puissante de sincérité.
« On dit toujours la violence du fleuve déchaîné, jamais celle des rives qui l’enserrent. » Ces mots de Bertolt Brecht, Gaël Teicher les emploie dans son livre d’entretiens L’Espoir est féminin – Hafsia Herzi, rencontre avec Sandrine Bonnaire (2009, Les Éditions de l’œil). Proposant d’interroger les échos dans les carrières et méthodes de jeu des comédiennes citées dans le titre, l’auteur emprunte la première strophe de l’un des plus illustres poèmes de Brecht, « Sur la violence ». Il met ainsi en exergue l’altérité du jeu de l’actrice, révélée en 2007 dans La Graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche. Onze ans après, elle s’essaye à la réalisation avec Tu mérites un amour.
Si aujourd’hui, la comédienne est nouvellement césarisée pour son rôle dans Borgo (2024) de Stéphane Demoustier, où elle interprète une matonne embarquée au cœur de la mafia corse, il est intéressant de voir qu’aussi bien pour le film d’Abdellatif Kechiche, que pour son premier long métrage, Tu mérites un amour (2019), les enjeux narratifs permettent à Hafsia Herzi de portraiturer des femmes, certes, au prise de conflits personnels, mais qui se relèvent face à eux. Évitant « d’en faire trop »[1], la comédienne brille dans les films par son jeu. Non pas pudique, mais maîtrisé, ce dernier s’insère dans des œuvres qui puisent parfois dans le réel, notamment via des éléments autobiographiques.

L’héroïne enclavée
À peine le carton de la Semaine de la critique disparu de l’image,Tu mérites un amour débute directement en mouvement. Hafsia Herzi marche à vive allure en direction d’un immeuble. L’ouverture du film introduit une situation : Lila (Hafsia Herzi) essaye de retrouver son ex. Elle se trouve bloquée en bas d’un immeuble. Dès les premières minutes du film, elle est entravée.
Dans une scène plus tardive, Hafsia Herzi met en scène un rendez-vous qui, dès le départ, se voue à l’échec. Un peu plus tôt, Lila a rencontré un garçon au parc. Ce dernier la convie chez lui pour un dîner. La scène débute sur un gros plan de Lila, filmée face à la fenêtre. Comme à la recherche d’une échappatoire, le personnage est isolé dans cette cuisine. Cela qui n’est pas sans rappeler le personnage de Rym (Hafsia Herzi), l’héroïne de La Graine et le mulet, relégué aux angles des pièces, à la marge. Hafsia Herzi cadre également ce plan de sorte que son visage soit peu visible. Filmée de profil, Lila jette à plusieurs reprises des regards vers l’extérieur, comme si elle vérifiait les chemins pour s’enfuir.
En découpant la scène, l’on remarque que les deux personnages sont majoritairement isolés dans leurs plans rapprochés. Joanthan Eap (son partenaire durant la scène) apparaît tout au plus en amorce lorsque la caméra se concentre sur Hafsia Herzi. Inversement, lorsqu’elle s’attarde sur le protagoniste masculin, l’héroïne disparaît du champ. Ce choix de mise en scène confirme l’appétence d’Hafsia Herzi à jouer des personnages qui peinent à s’ancrer dans les espaces.
Dans cette idée, l’héroïne de Tu mérites un amour est à plusieurs moments en transition d’un espace à un autre. Cela se traduit par la répétition de certains lieux. Ainsi, les cages d’escaliers, les paliers, les rues, qui en viennent à devenir ses espaces d’existence, vont et viennent. En témoigne une séquence d’ébats dans le hall d’un immeuble.

Faire – être corps
Avec Tu mérites un amour, Hafsia Herzi espérait adresser un message d’espoir pour toustes les peiné·e·s en amour. À l’occasion d’une rencontre au festival Cinemed elle expliquait également : « Je voulais traiter un sujet universel. J’ai toujours trouvé que c’était [l’amour] traité avec beaucoup de pudeur… »[2]. En s’emparant du sujet de l’amour, la réalisatrice parvient à atteindre une forme de vérité. Le vrai de l’expérience amoureuse, et surtout de son échec.
Pour donner du réalisme à ses fragments de vie, Hafsia Herzi choisit de filmer non pas à Marseille où elle a grandi, mais à Paris. Et, plus précisément à Belleville. Un quartier qu’elle connaît bien, comme le montre un portrait lui étant consacré dans Libération [3].
Lorsque Lila rencontre Charly (Anthony Bajon), c’est dans un café du quartier. Connue des serveurs, son patron la présente à Charly, qu’elle trouble. Dans l’article de Libération, Hafsia Herzi donne rendez-vous aux journalistes dans un bistrot. « Le bistrot est un prolongement de son appartement, on dirait qu’elle sort de la cuisine, elle est ici chez elle. « Ça va, toi ? » souffle-t-elle au serveur. »[4]. Si l’identité de l’héroïne est opaque au début du film, et est difficile à saisir en dehors de ses déceptions amoureuses, ses venues au bar du quartier entrouvrent une porte pour la connaître. Les seconds rôles du film permettent d’ailleurs de renforcer cette vie de quartier. Parmi eux, l’on retrouve notamment l’actrice et cinéaste Sylvie Verheyde, qui mettait en scène Hafsia Herzi dans son film Sex Doll (2016).
Certes, le premier long d’Hafsia Herzi ne se finit pas avec un happy end explicite. Il dévoile en revanche la possibilité d’une relation honnête, notamment à travers le personnage d’Anthony Bajon. Cette perspective s’amorce lors d’une séquence de photoshoot où Charly effectue des portraits de Lila. Dévêtue, celle-ci se prend au jeu. En se mettant à nu pour la séance, Lila abandonne finalement toute vulnérabilité. Ainsi, Hafsia Herzi montre comment se noue, pour l’héroïn,e une possibilité d’existence enjouée, dès lors qu’elle se trouve respectée et considérée. Cette ouverture du personnage peut-être corrélée à Hafsia Herzi elle-même. Avec Tu mérites un amour, la primo-réalisatrice dévoile une nouvelle facette de son expression artistique.

« J’ai besoin d’être dans la situation », réplique Hafsia Herzi à Sandrine Bonnaire lors de leur échange pour l’ouvrage L’Espoir est féminin – Hafsia Herzi, rencontre avec Sandrine Bonnaire. Sandrine Bonnaire y affirme qu’un·e bon·ne acteur·ice doit se dépasser, soit ne pas conscientiser qu’il est en train de jouer.
Un postulat rejeté par Hafsia Herzi qui, au contraire, préconise la préparation. Il n’est donc pas étonnant que pour son premier rôle au cinéma, la comédienne ait effectué une préparation physique et sportive. Le final de La Graine et le mulet s’articule autour d’une scène de danse très physique. Quant à son premier film, sa forme de chronique et son absence d’enjeux narratifs majeurs mettent en lumière la précision du jeu de la comédienne, et celle du regard de la réalisatrice. Elle propose une incarnation précise du vécu de la quotidienneté, à l’aune d’une peine de cœur.
Contrairement à beaucoup de comédien·ne·s, Hafsia Herzi propose une filmographie éloignée des rôles dits à performance. Ses longs n’en demeurent pas moins jonchés de personnages puissants. N’ignorons donc pas les « rives » de l’onde Hafsia Herzi.
Tu mérites un amour de Hafsia Herzi (2019), 1h40, Rezo Films.
[1] CIAVARINI AZZI, Lorenzo, « Festival de Cannes. “On n’a pas besoin d’en faire trop : si on est sincère, les spectateurs le perçoivent” : Hafsia Herzi, dans “La prisonnière de Bordeaux” », France Info, 2024.
[2] Propos extraits de la Masterclass avec la comédienne et réalisatrice Hafsia Herzi, CINEMED 2021.
[3] MERCIER, Clémentine, « Portrait Hafsia Herzi, la graine et l’émule », Libération, 2019.
[4] Ibid.








