La metteuse en scène Clara Hédouin mêle témoignages d’agriculteurs et fragments de textes de l’écrivain provençal Jean Giono dans Prélude de Pan, un spectacle déambulé à la forme éblouissante.
C’est une scène d’un autre genre. Vaste prairie, quelques tentes, une petite caravane pour stocker les décors, des chaises pliantes distribuées d’entrée de jeu par les comédiens, et sur lesquelles le spectateur, bon élève, s’asseoit en formant un cercle. La prairie en question a été gentiment prêtée par Didier, un agriculteur du coin. On peut y entendre sa grosse voix rocailleuse — et celle d’une poignée d’autres agriculteurs, paysans et maraîchers — résonner dans les basses d’une chaîne stéréo dès les premières minutes du spectacle.
Tous se désolent de la sécheresse grandissante dans la région. Les aléas de la crise climatique. Et de l’agriculture productiviste, qui produit de la « bouffe » plutôt que de la nourriture. Qui abîme les sols et gagne du terrain dans le coin. Puis les comédiens surgissent du public, et enchaînent. Quelques extraits, énoncés presque en criant pour couvrir le bruit des criquets, de Prélude de Pan, le roman de Jean Giono.
Deux ans après son premier passage en Avignon avec Que ma joie demeure, la metteuse en scène Clara Hédouin, que l’on aperçoit ici de temps à autre surveiller la bonne marche de la représentation, remet le couvert avec un deuxième spectacle consacré à l’écrivain provençal. En 2023, les festivaliers les plus téméraires avaient mis leur réveil à quatre heures du matin pour sauter dans un bus à cinq, puis voir une poignée comédiens interpréter quelques fragments de texte du provençal à six heures. Lever de soleil compris. Cette fois-ci, l’horaire est plus raisonnable (dix-huit heures trente). À Que ma joie demeure — texte duquel la metteuse en scène a tout de même conservé un bel extrait — succède cet autre, Prélude de pan. Après un premier bout de spectacle déclamé sur une pelouse verte, les trois comédiens embarquent le spectateur à travers champs.
Pendant que les champs brûlent
Drôle d’expérience, que cette déambulation en campagne. Munis de leurs chaises pliantes, les spectateurs, dont nous, s’acheminent à travers bois. On traverse alors un champs de tournesol sur lequel tombe le soleil. Les images sont superbes, valent l’expérience à elles seules. L’expérience est elle-même sublimée par l’excellent jeu des comédiens, impeccables dans ces partitions provençales. L’une mîme un mendiant à tête de chèvre, venu sauver de la torture une colombe faite prisonnière par une brute du coin. Une autre incarne un agriculteur pris entre deux feux, l’envie d’être rentable et celle de bien produire. De nourrir plutôt que de faire bouffer.
Ces différents fragments, joués entre deux traversées champêtres, manquent parfois de liant. Bêtement, on se prend de passion pour l’affaire de l’inconnu à tête de chèvre. L’histoire n’aura pas de fin. Il faudra lire le livre, si on veut en savoir plus. Les éloges à la « simplicité » de Giono se mêlent aux voix des paysans qui, eux aussi, revendiquent de vivre simplement. Le message n’est pas toujours limpide. Quelques questions restent même parfois en suspens. L’homme à tête de chèvre aurait-il été un ardent défenseur de la cause paysanne ? Des extraits de documentaires ont-ils leur place dans un spectacle consacré, en partie, à un écrivain ? Heureusement, ou malheureusement, on a à peine le temps de se les poser, toutes ces questions. Trop éblouis que nous sommes par les images somptueuses — théâtrales et champêtres — que parvient à faire émerger la metteuse en scène depuis cet audacieux terrain de jeu.
Prélude de pan d’après Jean Giono, mis en scène par Clara Hédouin. Du 8 au 20 juillet au Festival d’Avignon et le 6 septembre au Moulin de l’Hydre.








