CINÉMA

« In the Summers » – Même les larmes s’évaporent au soleil

In the Summers © Wayna Pitch
In the Summers © Wayna Pitch

In the Summers est le premier long-métrage de la réalisatrice américaine Alessandra Lacorazza. Le film semi-autobiographique dévoile la complexité des liens entre un père et ses deux filles, au fil des étés. 

Vio­le­ta (Dreya Castillo, Kimaya Thais et Lio Mehiel) et Eva (Luciana Elisa Quinonez, Allison Salinas et Sasha Calle) rendent visite chaque été à leur père Vicente (Residente) à Las Cruces. Sous le soleil du Nouveau-Mexique, celui-ci leur crée un monde merveilleux. Mais derrière sa façade enjouée, il lutte contre l’addiction qui érode progressivement la magie. Vicente essaie de réparer les erreurs du passé, mais les plaies ne sont pas faciles à refermer. Production anglo-espagnole, In the Summers a remporté le Grand Prix du Jury Dramatique au Sundance Film Festival 2024, et le Grand prix au Festival du cinéma américain de Deauville 2024.

Parfois avec ses filles

In the Summers explore un triangle familial. La relation d’un père avec Vi, sa fille aînée, avec Eva, la cadette, et la relation des filles entres elles. La mère reste quasiment absente, quoique mentionnée au détour de rares conversations. Pourtant, les deux filles habitent chez elle, en Californie. Le père, Vicente, vient d’emménager dans la grande maison de sa mère. À l’abri de la chaleur, il se bat constamment avec ses addictions qui prennent une place prépondérante dans son quotidien. Malgré cela, il tente de partager sa bonne humeur, de transmettre un peu de lui dans sa progéniture qu’il voit s’éloigner de plus en plus.

Un père sensible, désemparé et victime de lui-même, qui veut bien faire mais ne sait pas comment. Il essaye d’amuser ses filles avec des « jeux », qui se révèlent très dangereux. Un exemple parmi tant d’autres réside dans cette scène, lors de laquelle il initie Vi à fumer du cannabis au cours d’une soirée. Au fur et à mesure du film, Vicente s’enfonce dans ses addictions, jusqu’à manquer de tuer ses filles, et lui-même, dans un accident de voiture.

En parallèle, l’histoire suit l’évolution des deux filles. Avec, d’un côté, l’exploration de la sexualité et le questionnement du genre de Violeta, et, de l’autre, la désillusion d’Eva. Alors que son père est parti, Vi décide de couper ses cheveux très court. Ce premier changement est très contesté du côté de sa mère. Le·a spectateur·ice comprend que Vi se sent davantage en sécurité chez son père, où elle peut librement exprimer qui elle est vraiment, sans que cela devienne le centre de l’attention. De son côté, Eva joue le rôle de la petite fille parfaite et mignonne. D’abord fille protégée et enthousiaste, chouchoute de sa mère, elle voit ses repères chamboulés après l’accident de voiture causé par son père qu’elle adule. Lorsque celui-ci lui annonce qu’il a eu un enfant avec une autre femme, Eva perd pied, se sentant remplacée.

In the Summers © Wayna Pitch

Carnet de vacances

Revenir sur les traces de son enfance pour en soigner les plaies, c’est une démarche que de nombreux·ses réalisateur·ices adoptent ces dernières années. Ces films, à la manière d’Aftersun de Charlotte Wells, ou Le Royaume de Julien Colonna, permettent une catharsis de la part des réalisateur·ices, témoignant leur désir de retrouver leur souvenirs et de les graver dans une caméra. À chaque fois, la relation parents-enfants constitue le cœur de l’intrigue. Comme si le·a spectateur·ice plongeait dans un journal intime. Alessandra Lacorazza s’est ainsi inspirée de sa propre enfance, lorsqu’elle rendait visite à son père, tous les étés, en Colombie.

In the Summers se déploie en cinq chapitres, séparés par des intertitres. Le chapitrage prend la forme d’autels qui rassemblent des objets de la période, comme des empanadas, des peluches, des photos, ou une assiette de spaghettis. Le film montre le quotidien de l’été. Un feuilleton éphémère qui revient tous les ans, de manière brève, et pourtant si importante pour les personnages. Les dialogues légers se veulent bon enfant, mais révèlent une situation au bord de l’explosion. Bien que l’image déborde d’une lumière blanche et d’une chaleur omniprésente, l’on ne peut que ressentir la froideur qui s’échappe de la distance croissante entre ce père de famille au bord du gouffre, et ses deux grandes filles.

In the Summers © Wayna Pitch

Reconstruire les liens malgré le mal

Les moments de crises sont entrecoupés par des instants de sérénité qui ne semblent jamais vraiment sincères. Malgré les différents, les disputes, et les rechutes de Vicente, Violeta et Eva lui pardonnent toujours. Elles font preuve d’une maturité et d’une sororité déconcertante, et servent de bouée de sauvetage à leur père qui s’éloigne petit à petit. Elle passent de l’adulation envers leur père, au dédain, puis à la déception la plus totale et, enfin, à la résilience.

Le film se déroule presque à huis-clos dans la maison familiale de Las Cruces. Les personnages se transmettent des traditions et se rattachent aux choses simples, telles une partie de billard. La piscine de la maison est une métaphore de leur relation. D’abord neuve, bleutée et joyeuse, elle sert de terrain de jeu aux moments innocents et libres des jeunes filles. Par la suite, laissée à l’abandon, elle commence à dépérir et à verdir. Jusqu’à s’évaporer, comme épuisée.

Ajoutez à cela une interprétation brillante de la part des actrices – qui se succèdent les unes aux autres au fil des générations -, une bande originale foudroyante, une dimension multiculturelle avec des dialogues mêlant anglais et espagnol : vous obtenez un drame décapant, qui vous touche en plein cœur.

In the Summers de Alessandra Lacorazza (Wayna Pitch, 1h48) en salles le 9 juillet 2025.

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