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« Hécube, pas Hécube » – Tragédie augmentée d’un État défaillant

Hécube pas Hécube © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française
Hécube pas Hécube © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Hécube, pas Hécube à la Comédie-Française : Tiago Rodrigues revisite Euripide pour interroger les maux contemporains.

Tiago Rodrigues signe ici un spectacle troublant et intelligemment conçu, qui dépasse largement la simple adaptation. Sur le plateau de la Comédie-Française, il orchestre un face-à-face entre deux protagonistes : celui d’Hécube, reine de Troie accablée par la perte de ses enfants, et celui de Nadia, mère d’Otis, un enfant autiste victime de violences institutionnelles. Tout au long de la pièce, ce double mouvement constant crée une tension puissante, tenue par le dialogue incessant entre la fiction antique et la réalité contemporaine.

Sur scène, sept comédiens s’attellent à répéter Hécube, pièce emblématique du répertoire tragique grec. Mais très vite, les contours du mythe se délient pour laisser place à une autre histoire, celle de Nadia. Incarnée avec une justesse bouleversante par Elsa Lepoivre, Nadia devient la figure centrale d’un récit parallèle où la détresse parentale vient percuter les vers d’Euripide. Loin de juxtaposer mécaniquement les récits, Rodrigues tisse un dialogue entre les deux époques, et propose une lecture inédite des grands thèmes de la tragédie : justice, colère, perte, silence.

Hécube pas Hécube © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Dans ce dispositif où les acteurs glissent sans cesse d’un rôle à l’autre, Denis Podalydès campe un Agamemnon-procureur, et nuance cette figure d’autorité entre dureté institutionnelle et humanité. Ce jeu de doubles, de glissements d’identité, fait du théâtre un miroir tendu vers notre époque.

Cette intention est appuyée par le décor minimaliste conçu par Fernando Ribeiro. Une longue table, qui évoque tour à tour la froideur d’un tribunal et la ruine d’une cité en déclin, s’impose au centre du plateau. Autour, des murs gris et une statue canine mutilée, sorte de Cerbère moderne, complètent un espace tantôt allégorique, tantôt concret. L’épure du décor laisse aux corps, aux silences et aux voix un large champ de résonance.

Au-delà de la force dramatique, le spectacle affirme une prise de position politique claire. La pièce interroge la responsabilité collective face aux maltraitances institutionnelles, dénonce les violences systémiques tapies dans les marges du soin et de l’éducation. Le parallèle entre la vengeance d’Hécube, abandonnée à sa colère, et la quête de reconnaissance de Nadia donne à voir une continuité glaçante : les mécanismes d’exclusion, d’oppression, et la difficulté persistante à obtenir réparation.

Hécube pas Hécube © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Cette réflexion trouve un écho particulier en la représentation d’Otis, dont la souffrance, relayée par sa mère, devient celle de tous les laissés-pour-compte d’un système défaillant. En faisant entendre sa voix, le spectacle s’engage dans un débat crucial sur l’inclusion, la dignité et la protection des personnes vulnérables.

Au-delà de sa dimension dénonciatrice, le spectacle interroge le rôle du théâtre. Loin d’un art clos sur lui-même, Rodrigues revendique une scène poreuse, traversée par le monde. Le théâtre devient ici un outil de réflexion collective, un lieu de friction entre mémoire et actualité.

Hécube pas Hécube, adaptée d’Euripide, un spectacle de Tiago Rodrigues. Jusqu’au 21 juillet 2025. Tarifs : de 6€ à 48€

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