ARTLa Visite GuidéeLITTÉRATURE

Au BAL, Hélène Giannecchini dialogue avec Donna Gottschalk et Carla Williams

Donna Gottschalk , Autoportrait avec JEB, E. 9th Street, New York, 1970, Courtesy de l’artiste et de Marcelle Alix © Donna Gottschalk

Donna Gottschalk, Autoportrait avec JEB, E. 9th Street, New York, 1970,Courtesy de l’artiste et de Marcelle Alix © Donna Gottschalk

Le BAL accueille la première exposition de grande ampleur du travail des photographes américaines et lesbiennes Donna Gottschalk et Carla Williams. Une première réussie qui mêle tout à la fois politique, amitiés, (in)visibilités et traces.

Pour se rendre au BAL il faut se faufiler entre les passants pressés, l’agitation parisienne et les boulevards de la ville en travaux. Il faut ensuite lever le nez pour lire les panneaux indicatifs et les noms de rues perpendiculaires. Et puis l’Impasse de la Défense s’ouvre, petite rue pavée et calme. C’est là, dans ce premier espace à demi caché, que se tient jusqu’au mois de novembre l’exposition « Nous autres » qui met en regard les photographies de Donna Gottschalk et Carla Williams avec les textes d’Hélène Giannecchini, co-commissaire de l’exposition avec Julie Héraut.

Donna Gottschalk, Marlene et Lynn, E. 9th Street, New York, 1970, Courtesy de l’artiste et de Marcelle Alix © Donna Gottschalk

L’exposition « Nous autres » se présente comme une balade. Hélène Giannecchini se charge de nous la conter, elle qui a dialogué pendant des années avec Donna Gottschalk. Elle est la dépositaire des souvenirs, l’ordonneuse des images, la conteuse des récits. Sur les murs ses textes contextualisent l’époque, racontent les anecdotes confiées par Donna Gottschalk, ajoutent sa vision personnelle des photographies. Ces dernières, soigneusement choisies et agencées, ont, pour la plus grande partie, été prises en une petite dizaine d’année seulement. Dix années comme une capsule temporelle à la fois personnelle (les photographies montrent avant tout une bande d’amies) et commune (témoignage de la naissance du Gay Liberation Front et des années 70).

Je n’interroge jamais Donna trop longtemps au sujet de ses images. Je sais que la peine est trop vive. Je m’en veux de lui demander un tel effort, de la pousser à convoquer ce passé où l’amour, l’émancipation et le désir sont mêlés à tellement de souffrances et de deuils. Parfois j’hésite à poser certaines questions, je sais ce qu’elles risquent de provoquer. Pourtant c’est là le cœur de mon travail : je ne pourrai protéger que ce qui me sera dit.

Hélène Giannecchini

Rencontres

Pendant près de cinquante ans, les photos de Donna Gottschalk étaient gardées dans des cartons. Remisées au placard, cachées parfois pour éviter que des mains curieuses ou hostiles n’abiment les négatifs ou ne volent les images. Donna Gottschalk a commencé à photographier jeune, ses amies, ses amantes, ses sœurs. Lorsqu’elle découvre le travail de Diane Arbus, elle a la confirmation qu’il est beau de photographier celleux que la société invisibilise, les autres. Le titre de l’exposition, « Nous autres », renvoie à cette dichotomie. « Nous » en tant que groupe et centre, « autres » en tant qu’exclus du groupe, en marge. Une affirmation de désinvolture et de défi.

Donna Gottschalk, Oak, Robin, Binky, Chris et moi, Bébés Gouines, E. 9th Street, New York, 1969, Courtesy de l’artiste et de Marcelle Alix © Donna Gottschalk

« Nous autres » raconte une série de rencontres fécondes. Dès qu’elle le peut, Donna se paie un petit appartement dans New York grâce à divers petits boulots. Ce petit appartement d’Alphabet City, devient un refuge, lieu de passage ou de vie pour les lesbiennes en errance dans le New York des années 70. Une famille choisie s’y crée, et il en résulte les photographies exposées.

Pourtant elles ne se photographient jamais dans la rue. Ce serait trop dangereux pour cette bande de lycéennes si ouvertement lesbiennes. Elles ont peur de se faire voler leur appareil photo ; peur des remarques, des crachats, des coups ou pire encore. Le mouvement pour les droits des personnes homosexuelles n’a pas encore commencé, on est en 1968, un an avant les émeutes de Stonewall.

Hélène Giannecchini

Correspondances

De dix ans sa cadette, Carla Williams, photographe, rencontre Donna Gottschalk bien avant de faire sa connaissance. Elle a longtemps été fascinée par une photographie de Diana Davies montrant une femme tenant fièrement une pancarte. « I am your worst fear. I am your best fantasy » (« Je suis ta plus grande crainte. Je suis ton plus grand fantasme ») peut-on lire sur l’affiche. Il s’agit de Donna lors d’une manifestation à Christopher Street pour la première Pride de New York. Carla Williams, invitée à présenter son travail dans l’exposition en complément des œuvres de Donna Gottschalk, se rend alors compte de la concordance entre cette dernière et « cette image qui [la] renvoyait inexorablement à celle de [s]on propre corps nu, noir et queer ».

Carla Williams, Untitled, 1987-1988 (Albuquerque), Courtesy de l’artiste et Higher Pictures, New York © Carla Williams

Alors qu’elle est étudiante en photographie, Carla Williams est frappée par les lacunes qu’elle remarque dans l’art qu’on lui présente. Les artistes ou sujets femmes, les personnes racisées ou queer sont invisibilisées. C’est de cette prise de conscience que naissent ses premiers autoportraits. De prise de nu en refonte et détournement d’images classiques, elle explore des possibilités nouvelles dans sa série de photo Tender.

Trouver refuge. Sauvegarder et garder une trace. Voir et rendre visible. Les correspondances entre Hélène Giannecchini, Donna Gottaschalk et Carla Williams sont multiples. Trois profils, trois regards introspectifs. En parallèle de l’exposition parait l’anthologie Le mouvement féministe est un complot lesbien, dont Hélène Giannecchini est co-éditrice. Parmi des textes des années 70 (le titre de l’anthologie est lui-même une reprise d’un slogan de ces années-là), on retrouve une lettre de Donna Gottschalk à elle-même. Introspection heureuse. Comme le souligne Carla Williams : « Je ne voulais pas être regardée, je voulais me regarder moi-même ».

L’exposition se tient du 20 juin au 16 novembre 2025 au BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris

You may also like

More in ART