Un peu plus de deux ans après Poulet frites, Jean Libon et Yves Hinant reviennent avec Strip-tease intégral, une collection de cinq nouveaux épisodes de la série documentaire culte, réalisés par cinq personnes différentes. Tour d’horizon de la société contemporaine avec ce grand mélange hétérogène, qui prend la forme d’un message politique et social plein d’espoir.
Strip-tease a toujours été une émission unique en son genre. Son but annoncé est de montrer la réalité du quotidien de personnes tout à fait banales. Évidemment, cette banalité n’est jamais tout à fait là, et une certaine dose d’excentricité apparaît toujours dans les épisodes. C’est d’ailleurs cette excentricité qui, lorsqu’elle est poussée à l’extrême, a donné ses heures de gloire à l’émission. Ainsi, quelques épisodes sont connus par tous·te·s comme Le parapluie de Cherbourg avec Jean-Pierre Mocky, ou encore La soucoupe et le perroquet.
Malgré tout, ce n’est pas l’excentricité qui donne toute son originalité à Strip-tease. C’est la rencontre entre l’extravagance des situations et des personnages avec une maîtrise complète du cadrage, du rythme et du montage. Les réalisateur·rice·s de ces films ont toujours réussi à s’effacer au profit d’une réalité qui n’est jamais remise en question par le dispositif audiovisuel. Les protagonistes ne regardent pas la caméra, ne s’adressent pas à elle, cela ressemble presque à une fiction. Cette mise en scène amène alors une crédibilité totale au récit qui n’est jamais remis en question, malgré les sauts dans le temps et l’espace du montage qui réduit plusieurs jours à une quinzaine de minutes. À partir de cette matière, les réalisateur·rice·s proposent un portrait caricatural des personnages à des fins humoristiques : Jean-Pierre Mocky crie et râle tout le temps.
Si l’émission utilisait ces caricatures afin de faire rire, Strip-tease intégral propose de les utiliser à des fins plus politiques. Avec ces cinq segments différents, le film critique les inégalités sociales et économiques, met à bas les préjugés et joue sur ce qui semble aujourd’hui être d’impossibles contraires.

Émiratis et bistouris
La construction de Strip-tease intégral peut paraître un peu étonnante. Les quatre premières histoires restent assez proches de ce que pourrait montrer un épisode « classique » : des influenceurs à Dubaï, une humoriste au festival d’Avignon, une mère de famille obnubilée par le zéro déchets, et un hypocondriaque. Mais, entre chaque segment, quelques plans s’incrustent dans la continuité et semblent annoncer quelque chose. Ce qu’ils annoncent, c’est le dernier des cinq courts-métrages et son sujet : une dissection humaine. C’est cette dissection qui donne son nom au film, mais qui explique aussi le choix de l’affiche. Dix minutes d’un plan fixe durant lesquelles un médecin légiste ouvre et étudie le corps d’un homme inconnu, suivi d’une performance drag réalisé par ce même médecin.
En somme, le dernier court-métrage apparaît comme une synthèse du film à différents niveaux. Tout d’abord, par ce cadavre qui sert de memento mori, et par la performance drag du médecin légiste. Le corps ramène à la futilité des choses matérielles dans la continuité du court métrage suivant les influenceuses, et en lien avec la foi de la famille zéro déchets. Mais il appelle aussi à profiter de la vie, et à ne pas penser à la mort en permanence, comme l’hypocondriaque peut le faire en s’inquiétant de ses antécédents familiaux. De son côté, la performance appelle à vivre ses rêves d’artiste même s’il faut, pour cela, faire face à des difficultés comme l’humoriste d’Avignon, à se battre contre les préjugés, et à faire preuve d’audace.
Tout le film est ainsi construit comme un tout indissociable, et non pas comme une simple compilation. Chacun·e a son mot à dire et tous·te·s interagissent ensemble.

La formule Strip-tease
Les cinq courts métrages apportent tous un message différent mais contemporain : les inégalités sociales, la déconnexion des influenceurs à la réalité, l’invisibilisation des maladies féminines, l’écologie, la religion, la difficulté de vivre et de se faire connaître dans le monde du spectacle, ou encore, les stéréotypes envers la communauté drag. Les réalisateur·rice·s traitent ces sujets avec une grande maîtrise. Iels utilisent non seulement les situations dans lesquelles se trouvent les personnages afin de pousser la·e spectateur·rice vers un thème, mais poussent aussi leur thèse à travers le cadre et le montage plus que le dialogue.

Le message politique devient intrinsèque au récit, indissociable de lui. Il est le cœur du film. La formule Strip-tease atteint ainsi, peut-être, sa forme parfaite : un mélange entre tranches de vie personnelle, message politique et émotions. Et que d’émotions ! Rire, gêne, colère, larmes et dégoût, voilà ce qui attend les spectateur·rice·s. Un cocktail d’autant plus efficace que le tout se mélange et que les frontières entre des émotions contraires s’effondrent.
Et, au final, ce sont ces oppositions qui définissent tout le film. De la première histoire à la dernière, des contraires se rencontrent et interagissent ensemble. Les antagonismes qui semblent naturels aux spectateur·rice·s ne sont, pour la caméra, que des illusions qu’elle fait disparaître. Le montage des cinq histoires finit d’abattre les barrières en faisant cohabiter des espace-temps que tout éloigne. Le style Strip-tease, c’est le refus des préjugés et des biais sociaux. C’est un mélange entre des morceaux d’intimité et des faux-semblants. C’est un monde de rencontres loufoques entre protagonistes et spectateur·rice·s. Plus que jamais, Strip-tease est « l’émission qui vous déshabille ».








