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Rencontre avec Yaya Bey :« Nous avons besoin d’une révolution »

Crédit : Lawrence Agyei

Après le succès de Remember Your North Star en 2022, la chanteuse new-yorkaise Yaya Bey revient avec un album intime et engagé, Tenfold, sortie le 10 mai dernier. Rencontre.

La chanteuse originaire du Queens nous délivre un nouvel effort sur le deuil et la renaissance. Après la perte de son père Ayub Bey, aka Grand Daddy I.U. et membre du collectif Juice Crew, Yaya Bey décide d’enregistrer son cinquième album. Tenfold surprend mais reste dans l’ambiance r’nb, soul et parfois house de son dernier succès Remember Your North Star. Dans ce nouveau chapitre, Bey choisit de se livrer entièrement à nous à travers seize chansons divines. Cherchant à combler le deuil, elle y arrive grâce à ses compositions riches et enjouées. Nous avons donc pu rencontrer l’artiste américaine pour en savoir plus sur ce nouvel album incroyable. Nous parlerons du deuil évidement, mais aussi de la place des femmes noires américaines dans son pays ainsi que des inégalités de plus en plus visibles dans sa ville natale, New York.

Tenfold est un nouvel album brillant, dans la continuité de Remember Your North Star, avec encore plus de maturité et de confiance en soi. Est-ce quelque chose que tu voulais partager ?

Qu’est ce que je voulais partager avec cet album ? Je ne sais pas trop. Je ne sais pas si l’album a nécessairement une mission. C’est plus moi m’exprimant car j’en ressentais le besoin. J’ai composé l’album au milieu d’un deuil. Il y a eu des évènements importants dans ma vie dernièrement, j’avais juste besoin de rester occupée. Et, la meilleure façon, à ma connaissance, était de faire de la musique car c’est mon travail, de toute façon donc, j’ai juste fait mon boulot. 

Parce que « tenfold » signifie « au décuple », « dix fois plus » ou « dix fois quelque chose ».  Il y a bien quelque chose de personnel derrière le nom de cet album ?

Oui, j’ai grandi dans la religion musulmane avec mon père. Mon père s’appelle Ayub. Si tu es familier avec la Bible c’est la même histoire que celle de Job. Il a tout perdu dans sa vie mais il est resté fidèle. Puis, Dieu l’a récompensé en lui rendant tout ce qu’il avait perdu au décuple. 

Est-ce que c’est ce que tu ressens envers toi ?

Et bien, tu sais, mon père était musicien. Il s’appelait Grand Daddy I.U. Je suis musicienne aussi et mon père a beaucoup perdu. Il a perdu beaucoup de choses en tant que musicien à cause de mauvais business, ce genre de choses. Et j’ai toujours pensé, quand ça a été mon tour de lancer ma carrière, que je serais le décuple. Puis mon père est décédé récemment donc je me sens encore plus connectée avec cette histoire de « dix fois plus », je pense.

Tu parles de ton père et il y a une chanson où il est annoncé en featuring. C’est juste un sample ?

Oui.

Et je me demandais, était-il fière de toi, de ta carrière ?

Mon père était très fière de moi. 

Tu aurais aimé faire plus de musique avec lui ? 

Si j’avais pu, oui.

Parlons de ta chanson « Chasing the Bass ». Dans le clip, pour les mouvement de danse, tu t’inspires de Cher, Tina Turner et d’autres danseur.euses connu.es. Pourquoi avoir choisi la danse pour ce titre ?

J’ai grandi avec la danse. Par intervalles. Je ne dirais pas nécessairement que je suis une danseuse mais j’ai une formation de danseuse. Donc ça m’a semblé logique finalement. C’est la première fois dans ma carrière que j’avais un vrai budget pour faire un clip et pour pouvoir exécuter des idées plus ambitieuses donc, tant que je peux me le permettre, autant faire tout ce que j’ai envie. Car, avant, je faisais tout moi même, mes clips et autres. 

Cher et Tina Turner sont des inspirations pour toi ?

J’aime leur fashion. Cher est plus fashion que personne d’autre. Tina Turner, elle est juste triomphante, elle a tout gagné.  

En 2021, dans Rolling Stone Magazine, tu te décrivais «  like a baby in this bitch  ». Quand j’entends, «  Sir Princess Bad Bitch  », est-ce une façon de dire que tu es arrivée à maturité maintenant ?

Je pense que tout m’a aidée à en arriver là. Quand tu vas de l’avant, tu continues juste à avancer. Tu deviens meilleur à ça. Tu deviens plus fort. Je fais ça toute la journée dès que je me réveille. Mon manager m’envoie un message avec une thèse de toutes les choses qui doivent arriver tous les jours. En 2021, je venais de signer chez Ninja Tune et là je suis dans un espace où j’essaye d’aller plus loin que Remember Your North Star. La charge de travail est tellement plus intense mais je suis mieux conditionnée pour le faire à mon avis. 

Il y a un autre sujet important dans ce LP, c’est la place des femmes noires américaines aux États-Unis. Tu peux nous en dire plus ?

Ça dépend des jours, il y en a des bons et des mauvais. Je pense que ce n’est pas la meilleure période. C’est surement difficile d’être une femme noire partout dans le monde. Après, ce n’est pas si dur tout le temps. C’est difficile de voir comment les gens interagissent avec nous mais je ne voudrais être personne d’autre. Puis, les gens savent que nous sommes cool et nous sommes cool. Nous ne sommes juste pas traitées au mieux mais c’est tout de même incroyable d’être une femme noire.

D’ailleurs, les élections américaines 2024 arrivent. Toi qui as été et es toujours une protestataire à Washington DC, qu’attends-tu pour ces nouvelles élections ?

Qu’est-ce que j’attends ? J’attends que toutes ces vieilles personnes au pouvoir meurent pour être honnête. Je suis entrain d’attendre que l’Amérique que nous connaissons s’éteigne. Il n’y plus rien à faire à part voter mais voter pour qui ? Biden ? Trump ? Je pense que nous avons besoin d’une révolution ou quelque chose comme ça surtout. Plus rien ne marche. Par exemple, à New-York les loyers ont augmenté de 68 %, c’est fou. Les gens ont encore plus faim qu’avant et nous sommes américains, enfin nous sommes censés l’être. C’est un merveilleux pays mais les gens sont affamés et ils construisent des villes policières où il passent des lois racistes et sexistes. Nous sommes en train de reculer dans le temps, nous finançons des génocides alors que personne n’en veut. Il nous faut un changement.

Mais tu vis toujours à New York ?

Je vis à DC maintenant.

Et comment cette ville t’inspire sachant que tu es originaire du Queens ?

Je pense plutôt bien car la période East Coast a un certain son. C’est neo soul, des pulsations soul et ça a du cran. C’est au centre de mon travail et ça marche à chaque fois.

Il y a beaucoup de styles différents dans ta musique. J’aime beaucoup les productions house de certaines de tes chansons, est-ce que tu as pensé à demander des remixes de tes titres par des Dj de Chicago ou Detroit par exemple ?

J’ai déjà fais des remixes avant. 

Toi-même ?

Oh non, pas moi-même mais mon ami Chris. Il a remixé une de mes chansons il y a quelque temps donc on peut dire que ça a déjà été fait. Mais je pense que je verrais ce qui se passe avec cet album. 

Justement, il y a cette chanson «  Eric Adam in the club  » qui a cette production très house. Eric Adam est le maire de New York, et dans cette chanson tu te moques de lui. Pourquoi ? Que penses-tu de New York quand tu y retournes aujourd‘hui ?

Ma réponse la plus honnête est que je suis triste. Je suis triste parce que, surtout avec New York, ça a toujours été cher et il y a tellement peu de reconnaissance envers les gens qui vivent dans la ville. Tu sais, j’ai de la famille qui sont dans la quarantaine et qui ne sont même pas capables de se payer un appartement là-bas. Je pense que j’ai dû grandir en regardant des adultes se battre financièrement et maintenant que je suis une adulte je connais tellement de gens qui sont de la City et qui se battent pour avoir un logement. Je faisais des soirées caritatives pour collecter des choses pour les personnes dans le besoin. Et l’été dernier ou peut être l’hiver de l’année dernière, c’est assez flou, mais j’appelais des amis en leur demandant « Hey, chez qui on peut occuper la maison pour notre soirée ? » et personne ne pouvait car ils n’en ont plus. Les logements sont tellement rares et ça me rend triste. 

Je pense que le capitalisme a fait en sorte que le peuple ne survive pas et Eric Adams me frustre tellement parce qu’il est originaire de New York. La plupart du temps quand quelqu’un venait pour devenir maire de NY ce n’était pas des gens de la ville. Lui, il est de Brooklyn, né et élevé et chaque opportunité qu’il a, il l’utilise pour rendre la vie encore plus dure aux habitants. On ne peut même plus laisser les bibliothèques ouvertes car beaucoup de parents à New York sont dépendants de ça parce que les programmes d’après école sont additionnels comme la garde d’enfants. Vu que les gens ont souvent deux ou trois emplois pour payer le loyer et que maintenant il n’y plus d’endroit où mettre les enfants après l’école, c’est dramatique. Les bibliothèques sont des endroits où les sans-abri de la ville viennent, pour se laver aussi, donc finalement ce sont plus que des bibliothèques et, elles ferment, parce que le maire prend tous les fonds. Ils essayent de couper les fonds pour des professeurs et demandent aux parents de se débrouiller, c’est ridicule. Aussi, on peut le voir avec les clubs faisant la fête avec des célébrités pendant que la ville s’effondre. Ce genre d’histoires. Après, il n’y a pas grand chose qu’on puisse faire à part dénoncer, en parler et le faire beaucoup de fois. Je peux rien faire d’autre, je ne peux pas le sortir de son bureau moi-même mais les gens ont besoin de l’entendre donc j’ai fait une chanson. C’est déjà ça.

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