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Rencontre avec Noé Preszow : « J’ai eu besoin de tout libérer »

Noé Preszow
© Victor Pattyn

Sorti le 16 février dernier, le second album du Belge Noé Preszow, sobrement intitulé Prèchof, confirme le talent du chanteur pour saisir l’intime et le monde et résister en chansons. Rencontre.

Avec À Nous (2021), Noé Preszow contemplait ses contemporains avec son cœur, sa plume directe ; portant sa voix militante au nom du collectif. Son deuxième album, Prèchof, apparait comme une précision de ces thématiques sociétales, ici la montée des extrêmes (« Juste devant », là, la guerre en Ukraine (« La Gare »). Mais dans ce deuxième opus, le chanteur belge plonge viscéralement dans son intimité et dans son adolescence comme pour se situer lui-même dans une époque, celle d’ici et maintenant, celle de sa vingtaine. Entre mélodie et énergie, rage et amour, la richesse de cet album le place déjà comme l’un des plus beaux de ce début d’année 2024.

Prèchof est ton deuxième album. Dans le premier, À Nous, sorti en 2021, on ressentait une urgence de rassembler par le collectif avec cette idée de « contempler ses contemporains » comme ligne directrice. On a le sentiment, avec ce deuxième opus, que tu gardes cette plume et cette vision du monde et que, dans le même temps, par ce titre et par l’utilisation de la première personne et d’histoires plus intimes, c’est comme si tu te replaçais dans ce monde. Est-ce que le projet était de t’inscrire toi dans l’époque ? 

Je n’ai pas eu cette réflexion. Pour le titre, ça fait longtemps que j’ai cette idée. J’y avais pensé pour le premier album, mais je pressentais que ce n’était pas le bon album pour ça. Et puis, de toute façon, il n’y avait pas encore de chanson qui s’appelait «  Prèchof  ». C’était juste une idée de titre d’album. Je crois que j’ai surtout eu besoin de me délivrer de certaines choses.

Il y a en effet des sujets de société dont j’avais besoin de parler, par exemple l’extrême droite dans «  Juste devant  », mais j’avais besoin de repasser par moi. Je ne pense pas que ce soit par narcissisme, mais plutôt pour dire d’où je parle. Après, il y a des chansons comme «  La Gare  » sur l’Ukraine. C’est une histoire qui partait juste d’une photo d’un couple qui se déchire. J’avais envie d’être extérieur et de voir si j’étais capable de raconter cette histoire. Pour d’autres chansons sociétales, j’ai ce besoin d’expliquer pourquoi ça me préoccupe.

Et puis, même s’il n’y a pas eu de concept pour l’album, la question de l’adolescence comme obsession est venue rapidement pendant que j’écrivais. Je n’ai gardé que deux chansons de toute cette série : «  27  » et «  Charlotte  », mais il y en avait d’autres. Et j’ai eu besoin de préciser certaines choses, d’où le titre de l’album. Je sentais qu’il y avait des choses que je n’avais pas encore dites sur moi ou sur mes origines. Et puis, dans la forme surtout, je voulais préciser la question de l’énergie.

Visualises-tu ce nouvel album comme une suite plus précise du premier ? 

Oui et où je m’empêche peut-être un peu moins. Au moment du premier album, pour des raisons que j’ignore, j’ai un peu appuyé sur les freins. Personne ne m’a rien demandé mais j’ai senti que je me retenais. C’était la période Covid, la pression du premier album. Après avoir déjà pondu des kilomètres de chansons, je voulais qu’il y ait très peu de guitare dans le premier album alors que je suis la définition de chanteur à guitare. Il y avait plein de choses contradictoires et de contraintes que je m’étais mises.

Et là, j’ai eu besoin de tout libérer. Quand je suis arrivé en studio, j’ai dit à Romain Descampe et à Ziggy Franzen (du groupe Puggy, ndlr), avec qui j’avais déjà fait le premier album : « Je veux que vous jouez comme quand vous aviez 17 ans dans vos chambres d’ados avec la batterie très forte, des roulements, des breaks…  » . Je voulais cette énergie. 

D’ailleurs, il y a une alternance entre ces chansons musicalement plus énervées, plutôt rapides et, des balades plus douces. Est-ce que cette dualité te définit ?

C’est vrai que sur les albums des autres, j’ai tendance à repérer d’abord les chansons tristes. Pourtant, la tristesse ou le désespoir n’empêchent pas une forme d’énergie. Je me suis rendu compte que chez tous les artistes que j’aime, l’énergie est centrale, que ce soit chez Johnny ou chez Thiéfaine que je connais par cœur. Cette énergie et cette générosité dans l’articulation c’est aussi ce que j’aime chez des artistes actuels comme PR2B, par exemple. On sent que tout le corps passe dans la chanson. Mais, ce n’est pas une question que je me suis posé avant de faire l’album.

Je fais des concerts depuis que j’ai 13 ans mais l’exercice de la tournée et d’apprendre à se répéter sans se répéter c’était la première fois. Ça m’a réconcilié avec mes racines musicales. Quand je regarde des vidéos de mon adolescence, je sautais dans tous les sens. C’est ce que je fais encore aujourd’hui sur scène. Le premier album n’était pas du tout représentatif de ça. Il avait d’autres qualités et je sais qu’il y a des gens qui aimaient ce côté un peu retenu. Simplement, je ne suis pas comme ça dans la vie. Je passe 90 % de mon temps à rire, à m’énerver ou à exploser d’une manière ou d’une autre ; plutôt joyeuse, j’espère.

Est-ce que tu as écris ces chansons pendant la tournée ou est-ce que tu avais déjà commencé à travailler ces morceaux avant ? 

La première chanson que j’ai écrite c’était «  Charlotte  » et c’était justement pendant la tournée. Pour la petite histoire, un soir, on était au bout des rappels, je venais de faire la maquette de «  Charlotte  » et j’ai décidé de l’improviser. Je ne savais même pas que je connaissais le texte par cœur. Je ne l’avais encore jamais répétée. Comme ce n’était pas du tout prévu, je l’ai faite tout seul à la guitare et il s’est passé quelque chose. J’avais presque l’impression que les gens qui venaient d’écouter tout le concert avaient préféré «  Charlotte  » alors qu’ils ne la connaissaient pas. Et, soir après soir, j’ai senti qu’il y avait un truc autour de cette chanson-là.

C’est un des points de départ. Ensuite, il y a eu «  Prière de ne pas déranger  » qui était une chanson folk complètement acoustique au début,. À la base, j’avais l’idée de faire un album tout seul, à la guitare, purement introspectif et mélancolique. J’ai un peu commencé à Bruxelles puis je suis allé en Ardèche avec mon micro, une région que je connais bien. La nature, les arbres et les étoiles m’ont donnés une énergie dingue. Très vite, j’ai repris «  Prière de ne pas déranger  » et j’ai remplacé l’acoustique par des guitares électriques. Finalement, les chansons plus acoustiques (même si « 27 » explose à la fin) sont plutôt des chansons urbaines (associées à Bruxelles) alors que les chansons très énergiques et chargées sont celles composées tout seul dans la nature.

«  Charlotte  », c’est une chanson assez particulière. C’est le mélange parfait entre tes influences en chanson française et celles plutôt folk anglophone. La guitare se rapproche d’un Leonard Cohen ou d’un Dylan…

C’est vrai que j’ai beaucoup écouté et que j’écoute encore beaucoup Dylan et Cohen. En fait, ça ressemble vraiment à ce que je faisais quand j’avais 13-14 ans et qui sont souvent les chansons préférées de mes amis. Je ne sais pas très bien ce que je veux dire par là … cette sensation de la chambre, de quelque chose de très personnel, qui rappelle un peu les démos que je faisais quand j’avais 13-14 ans.

Donc, quand j’ai vu que j’étais encore capable de faire des chansons comme « Charlotte », je me suis dit que je ne devais pas perdre ce fil-là et cette réconciliation avec l’adolescence. Je me suis remis à écouter ce que j’écoutais à cet âge-là et que j’écoute toujours. Thiéfaine, Indochine, ont aussi énormément comptés pour moi. Il y a plein d’artistes que j’ai redécouverts. Pour cet album, il y a eu un truc autour de la question de l’âge. 

Justement, elle vient d’où cette interrogation sur l’âge et l’époque dont tu parles beaucoup ?

Je pense que je n’ai jamais voulu être un chanteur adulte. C’est étrange. J’ai toujours voulu être chanteur mais sans être un chanteur adulte qui raconte le quotidien bien qu’il y ait des chanteurs du quotidien que j’aime beaucoup comme Renaud, qui en a tiré ses plus belles chansons.Tout ça est en construction dans mon esprit, mais c’est vrai que ce qui m’intéresse c’est l’adolescence. La musique et l’adolescence ensemble. Plus le temps passe, plus je crois que j’ai peur de perdre ce lien-là. Je pense que c’est ça, la préoccupation de l’âge.

« Je crois que j’assume les années qui passent mais la musique permet de ne pas perdre son adolescence de vue, ni son enfance d’ailleurs. »

Est-ce que faire de la musique, justement, ça te permet de retarder cette peur de l’âge ?

Non. Je crois que j’assume les années qui passent mais la musique permet de ne pas perdre son adolescence de vue, ni son enfance d’ailleurs. 

Dans tes textes, il y a un truc fascinant : cette manière de faire de la complexité dans la simplicité. Il faut plusieurs écoutes pour arriver au thème central de la chanson, malgré la simplicité des mots et du vocabulaire. Comment construis-tu cet aspect de l’écriture ? 

Franchement, c’est une chose à laquelle je ne pense pas. En tout cas, ce n’est pas volontaire. Après, c’est vrai qu’une de mes phrases préférées, c’est : « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? ». J’ai quand même besoin d’une certaine richesse mais ce n’est pas quelque chose que je recherche. Pour cet album, j’ai de nouveau écrit une quarantaine de chansons et, sans doute que je choisis les chansons qui ont quand même une grille de lecture légèrement différente.

Mais c’est vrai que sur le premier album, la chanson qui s’appelait « Le monde à l’envers », pour moi c’était très clair que c’était sur les violences policières. Longtemps après, il y a des gens qui s’en rendent compte alors que pour moi c’était évident. Là, je sais que pour la chanson sur l’Ukraine – même s’il y a des indices géographiques – des gens ne vont pas forcément comprendre de quoi ça parle. Mais, en effet, j’aime bien quand il y a plusieurs écoutes. C’est sans doute ma manière d’être et d’aborder le monde, qu’il y ait des allers-retours possibles au sein même du sujet et donc de la chanson.

C’est pareil pour la chanson «  Exil  » du premier album. Pour moi, c’était clair que c’était une sorte de  mise en scène de parents et d’enfants éloignés. Des gens m’ont dit : «  ça me rappelle vraiment ma vie, parce que ma mère m’a abandonné  » ou bien «  c’est une lettre à l’enfant que tu étais  ». D’ailleurs, ça ne me pose aucun problème qu’on y entende autre chose, au contraire, je trouve que ça rajoute une force et une énigme, même pour moi. C’est vrai que j’ai besoin, lors des concert, qu’il y ait des points d’interrogation. Les chansons trop simples, j’ai l’impression, d’en avoir fait le tour. J’ai besoin d’une énigme pour moi-même. 

Dans le travail d’écriture, tu essaies de complexifier ton récit. Quand tu écris une chanson, est-ce que tu sais où tu vas ? Est-ce que tu joues avec les mots pour arriver à cette histoire-là ? Comment est-ce que ça se construit ? 

En fait, c’est très simple. D’abord, je me demande ce que j’ai envie de dire. Il y a l’ envie que cette chanson soit comprise d’une manière ou d’une autre et qu’elle atteigne la personne qui va l’entendre. Cela n’empêche rien et ce n’est pas ça qui guide ma plume mais, simplement, au moment où il y a des choix à faire, il y a cette conscience-là qu’à un moment, la chanson arrive chez quelqu’un.

Je ne cherche pas à complexifier, ni à brouiller les pistes. Parfois, je cherche justement à aller à l’os et de simplement me poser la question : qu’est-ce que tu veux dire ? Est-ce que tu as l’impression que tu as dit ce que tu voulais dire ? Mais jamais je ne fais l’exercice inverse pour être sûr qu’il y ait plusieurs grilles de lecture. C’est vrai qu’en ce sens, je ne suis pas « bashungien », même si j’adore Bashung, et que je l’ai beaucoup écouté…

Ce qui est vrai, c’est qu’il arrive souvent qu’une chanson soit un mélange de quatre chansons. J’y pense parce que je sais que Bashung faisait beaucoup de puzzles, et donc je me rends compte que je fais ça aussi. Par exemple, « Que tout s’ danse », c’est quatre chansons. Et chaque chanson est un ensemble de chansons, «  L’âge que l’on se donne  », c’était trois chansons. Donc peut-être que ça vient aussi de là.

«  L’âge que l’on se donne  » est une chanson d’amour très différente de ce qu’on attend d’une chanson d’amour en général. Quand tu dis, «  chacun son feu, chacune sa fronde  », il y a l’idée qu’on est chacun des entités et qu’on va s’aimer et que c’est beau. Souvent, les chansons d’amour racontent des passions… Ça fait du bien d’entendre autre chose. 

Oui, mais il y a quand même une dose d’échange, c’est-à-dire qu’à la fin : «  Regarde-moi bien. Mourir, c’est fini. Au moins pour aujourd’hui, etc.  ». On sent qu’il y a quand même un échange et qu’il s’agit vraiment d’être ensemble, d’avancer et de se battre ensemble. Je suis attaché à cette chanson parce que, que ce soit mes amitiés ou ma relation amoureuse, la question politique est au cœur de nos échanges, de nos interrogations, de nos désaccords.

Franchement, la plupart du temps, j’ai l’impression que les désaccords sont plus sur le politique que sur des choses de la vie courante. Et donc, ça, ça fait vraiment partie de ma vie. Et puis, il se trouve que je suis depuis longtemps avec quelqu’un, qui est aussi dans ces questionnements-là et qui est hyper militante sur plein de sujets. Je trouve la chanson assez fidèle à cette histoire qui dure depuis un petit bout de temps. Et ça n’ aurait pas été juste de simplement faire une chanson d’amour sans cette dimension et sans la présence de l’époque. On peut ne pas être dans cette obsession de la bienveillance et, ne pas du tout être malveillant. Enfin, ce sont des choses complètement différentes.

Pour moi, le développement personnel ou la thérapie de couple, c’est d’aller en manifs’ ensemble ou d’aller au cinéma, et puis d’échanger. Pour moi, ça passe par ces choses-là, et pas par cette vision purement narcissique de passer son temps à se regarder dans une glace ou d’observer son cerveau de près. Il faut faire des choses ensemble, et donc je pense que cette chanson, elle témoigne de ça, parce que ma vie est vraiment faite de ça.

Ce militantisme est-il lié au fait que tu fais de la musique ? Quand tu sors ton premier album, en tout cas tes premières chansons, il y a justement cette urgence, cette nécessité à parler. À quel moment ça se croise ? A quel moment faire de la musique devient aussi ta manière d’être militant  ?

Je vais en manifs’ depuis que je suis enfant. C’est vrai que la cause des sans-papiers et des exilés est la cause principale, même si j’ai toujours manifesté pour d’autres choses… Et en fait, en manifs’, on chante. J’ai toujours entendu beaucoup de chansons, donc pour moi ça a toujours été lié. Ensuite, en découvrant les chansons de Renaud, Ferré, Anne Sylvestre, il y a toujours eu une présence de l’époque dans les chansons des gens que j’aimais – même si ça peut évoluer et qu’il y a des exceptions – ce sont les racines.

Et puis, il se trouve que quand je faisais déjà des chansons à 13 ans et puis, vers 20 ans, alors que je commençais tout juste l’unif (université, ndlr) où je suis resté deux mois, parce que je détestais et que ce n’était pas ma place, je me suis beaucoup investi dans une cause qui était celle les sans-papiers afghans à Bruxelles à ce moment-là.

J’avais des amis qui avaient entamé une grève de la faim en leur soutien. Très naturellement, sans me poser aucune question, j’ai écrit une chanson que j’ai enregistrée pendant la nuit. Je l’ai envoyée à une autre personne et elle a commencé à beaucoup circuler dans ce milieu. Donc, du jour au lendemain, je passais de chanter en manif à çà. Il y a quand même eu un truc qui s’est passé dans mon esprit et qui soulignait que c’était évident pour moi que ça allait ensemble.

Est-ce que ce serait le début et le coeur battant de ton projet musical ?

C’est difficile à dire parce que j’ai l’impression que je fais la même chose depuis que j’ai 13 ans. Disons que là, j’ai eu un exemple concret de ce que ça peut provoquer d’écrire une chanson en écho direct à quelque chose qui se passe dans sa ville et, forcément, ça m’a marqué. Mais ce n’est pas une quête. Ce n’est pas du tout quelque chose que je cherche, simplement, maintenant, c’est dans mon ADN.

Après, ça me fait beaucoup de bien aussi de chanter une chanson comme «  Charlotte », pour aérer, pour laisser l’époque un peu tranquille, ou plutôt, que l’époque me laisse tranquille, juste pendant trois minutes, et après, on revient aux choses sérieuses. C’ est vraiment complémentaire et les chansons strictement personnelles et intimes, c’est aussi très important. Mais, c’est vrai, que j’ai une petite tendance à avoir besoin de garder un œil sur ce qui se passe dehors. C’est ancré dans mon éducation. 

Et si on remonte le temps vers tes 13 ans, comment on se lance dans la musique  ? 

J’ai fait du violon de 3 à 12 ans et puis j’ai commencé la guitare. Il y avait un enregistreur chez moi donc, tout de suite, je me suis mis à m’enregistrer. Et j’ ai eu cette chance-là, d’aimer tout de suite bidouiller et d’avoir des parents qui étaient d’accord pour que je fasse de la musique, qui m’encourageaient . Au début, j’ai longtemps eu des très mauvais outils donc j’ai vraiment appris à bricoler. Quand je voulais de la réverb, je me mettais dans la salle de bain. Très vite, des amis ont compris que je faisais des chansons, donc ils ont commencé à se les échanger, à se graver des CD.

J’avais vraiment peur de rien. C’était des chansons qui parlaient directement des gens de ma classe et des premières soirées. Je ne me posais aucune question. Mes camarades se reconnaissaient dans ces chansons-là puisqu’ils avaient l’impression d’avoir quelqu’un qui racontait notre vie. Il se passait un truc le samedi, et le lundi, il y avait des chansons qui témoignaient de ça. Et puis, j’ai continué. En fait, je fais toujours la même chose. Je fais des chansons dans ma chambre, dans ma cave – même si maintenant je peux aller en studio – il y a quand même beaucoup de choses dans l’album qui viennent de ma chambre.

C’est intéressant car dans ton parcours, il y a eu une lancée très jeune dans la musique, là, où certains peuvent avoir ce rêve enfant, et le mettre de côté un temps avant que ça revienne plus tard. Pour toi, la musique a toujours été là…

Oui, mais c’est ça qui a pu être assez violent. J’ai commencé le collège et mes chansons en même temps donc, pour moi, c’était normal. Même si, très jeune, j’ai fait mes premières soirées, j’ai aussi eu envie de m’isoler assez tôt pour pleins de raisons assez concrètes. J’ai eu besoin de faire mes trucs et de ne pas perdre trop de temps. Sans doute que je pressentais aussi que personne n’allait vraiment me tendre la main. Je ne suis pas malchanceux mais, je ne suis pas chanceux. Ou alors, ma chance, c’est de ne pas être malchanceux, mais ça s’arrête là.

Très vite, j’ai senti que personne ne viendrait me chercher et que je devrais bosser mille fois plus que les autres pour que, peut-être, on se dise « Ah tiens, c’est pas mal ce qu’il fait. » C’est quelque chose qui reste vrai et qui me constitue et qui, sans doute, oblige à une certaine exigence. Il fallait au moins que ça me plaise.

Quand, tout d’un coup, j’ai eu 18 ans et qu’il a fallu faire des choix ; pour moi c’était évident que j’allais devenir chanteur. Je n’étais pas hors sol mais je comprenais qu’à 18 ans il fallait faire des choix… J’avais commencé à envoyer des lettres aux maisons de disque dès 16 ans. Je me suis jamais dit que ce serait facile mais que ça devait se passer. Cela ne s’est pas passé tout de suite. J’ai joué un peu en groupe. Il y a eu plusieurs formules mais j’ai eu le temps d’apprendre le métier et je n’ ai pas lâché.

Et l’amour de la guitare, quel est ton rapport à cet instrument ? 

C’est vraiment le prolongement de mon esprit et de mon corps. J’ai fait des kilomètres avec ma guitare avant d’être en label et de faire des chansons qui passent ici ou là. Que ce soit les amis de mes parents ou mes amis, on m’a toujours associé à ça. Mais je n’étais pas le mec qui ramène sa guitare, j’étais plutôt le mec qui rase les murs et qui dit non. En plus comme je suis gaucher si je n’ai pas ma guitare, c’est compliqué. J’ai appris très vite à jouer à l’envers, comme je ne prenais pas ma guitare pour ne pas être chiant.

Rapidement, ça a été ma fonction sociale auprès de mes amis d’enfance. On se voit assez régulièrement et on fait des soirées où on chante de 22h à 6h du matin. Et puis, la guitare électrique, sur scène, c’est aussi un moyen d’hurler encore plus. D’ailleurs, la chanson qui clôture l’album, « Jusqu’au bout de la nuit », c’est un peu un hommage à ces moments-là, de veillée. Toutes les générations ont cru qu’elles seraient LA génération qui changerait le monde.

Il y a une évolution de ta voix sur ce deuxième album. Est-ce qu’il y a une volonté de travailler ta voix pour la pousser vers quelque chose de plus mélodique ? 

Non, en fait, je rajeunis. Les quelques dizaines de chansons que j’ai enregistrés avant le premier album, on dirait que j’ai 10 ans de plus qu’aujourd’hui. Donc, ces dernières années, j’ai l’impression, sans le chercher, de me rapprocher de celui que j’étais à 15 ans. Et ma voix aussi. Je chantais beaucoup plus haut. Et même si le premier album était bien pour la scène, je crois que j’ai pu ressentir à un moment dans la tournée que ce n’était pas l’album le plus mélodique du monde et que les tonalités étaient parfois un peu basses pour moi.

Après je déteste ce qui est trop mélodique, j’aime les tunnels comme chez Bashung ou Renaud où on ne se pose pas trop la question. Il y a un équilibre à trouver mais je pense que c’est venu de là, de cette envie de chanter encore plus. Mais il n’y a pas eu de réflexion si ce n’est une différence, il y a des morceaux qui sont co-composé avec Sage. Lui aime beaucoup la mélodie et le mélange des deux donne un aspect plus riche qui s’est fait naturellement. 

Comment va être ce nouveau live ? 

Pour le premier album c’était déjà dans l’énergie mais je prolongeais beaucoup de morceaux. Avec les deux albums, j’ai de quoi faire un début de concert où ça joue fort, des moments de guitare/voix et des imprévus. Pour l’instant, ce n’est pas encore un vrai show, on verra quand on fera les stars (rires). Je suis à un moment où tout passe par ce qu’on donne. Il n’y a pas d’effet et je suis impatient de voir ce que ça peut provoquer comme surprise. Et puis, quand tu mets tout ton coeur dans tes chansons, les gens ont des trucs à te raconter. Je suis très curieux. 

Tu te sens aussi bien seul dans ta chambre à composer que sur scène ? 

Je me sens bien uniquement sur scène. C’est là où je suis vraiment moi-même et libéré de tout. Je suis très content d’avoir un public inter-générationnel. Un jour, une personne d’une soixantaine d’années m’a dit : « il y a des artistes de la jeune génération que j’aime parce que ça fait plutôt appel au vieux qui est en moi mais quand je viens te voir en concert j’ai l’impression d’ avoir 20 ans. Je retrouve ce que j’étais quand j’allais voir Higelin, Lavilliers… ». Elle savait me parler (rires). J’ai trouvé ça intéressant comme récit : savoir si un artiste fait appel au sénior que tu es ou au jeune que tu étais. 

C’est encore une fois lié à cette question de l’âge, du rajeunissement, de l’adolescent en nous…

Oui, absolument. Je suis très curieux de voir comment les chansons plus intimes vont provoquer des choses différentes, même en moi. Je suis impatient.  

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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